Interview de Fabrice Melquiot

Fabrice Melquiot est écrivain de théâtre. Il a écrit plus d’une trentaine de pièces, pour adultes et pour enfants, traduites et jouées dans le monde entier (Mexique, Russie, Suisse, États-Unis…). Il est également auteur de textes radiophoniques et de poésie. Associé au Théâtre de la Ville, à Paris, il est aussi le créateur de Bouli Miro et des Sales histoires de Félicien Moutarde avec son complice Ronan Badel, un roman graphique qui a remporté cette année le prix des jeunes lecteurs de l’Oise.
« J’ai un goût prononcé pour les vilains petits canards, les différents, les un peu monstres, les pas aimables tout de suite, les revêches. »
Votre petit Félicien a remporté le prix des jeunes lecteurs de l’Oise loin, très loin devant la concurrence. Est-ce une surprise pour
vous ?
Certains objets ont une vie monotone : les lampes de chevet qui sont éteintes les trois quarts du temps, les poussettes qui mènent toujours les mêmes bébés au même jardin public, les pinces à linge qui ne connaissent qu’un seul fil au cours de leur vie, les armoires normandes (encore que certaines ont des trucs à raconter), les poufs de salon, les colliers pour chien, les sabliers qu’on retourne sans arrêt, les ventouses pour déboucher les toilettes, les fleurs de plastique à la table des restaurants, les parcmètres, j’en passe.
D’autres ont la chance d’avoir une vie trépidante : les sacs de voyage, les téléphones portables, les slips, les bâtons de rouge à lèvres, les lunettes de soleil, j’en passe.
Un livre, c’est un objet qui a la plus belle des vies. Parce qu’elle ne finit jamais vraiment. Quand on referme un livre, on n’arrête pas sa respiration. Le livre continue de faire pousser quelque chose en soi, à condition bien sûr qu’on ait réussi à trouver sa place dans les pages, pendant sa lecture. Et puis, un livre a autant de vies que de lecteurs, et ça pour une armoire normande, c’est plus difficile. Alors, oui, je suis étonné, toujours par la vie des livres. Cette manière qu’ils ont d’éclore et de renaître n’importe où. On ne s’y attend pas et hop, un livre est là. Et puis là encore. Là aussi. C’est un objet qui maîtrise aussi l’ubiquité. Ça aussi, pour une armoire normande, c’est plus difficile : quand elle est là, en général elle est là. Alors qu’un livre est toujours ailleurs. Même quand on le tient dans les mains, il est ailleurs. Il dit : ailleurs. Il dit des liens. Souvent invisibles. Oui, la vie d’un livre est souvent invisible, y compris à son auteur. Alors quand quelqu’un vous dit : on l’a lu, c’est toujours un peu étrange. Et quand, comme c’est le cas dans l’Oise, vous êtes 485 à l’avoir lu et apprécié, eh bien on a envie de demander si c’est vraiment vrai et puis dans la foulée, d’embrasser 485 personnes.
Lorsque l’on interroge les élèves, tous précisent qu’ils ont adoré les histoires de Félicien parce qu’elles sont drôles et surtout parce qu’elles ne ressemblent en rien à ce qu’ils ont l’habitude de lire. Était-ce une intention délibérée de votre part de dynamiter les codes traditionnels de la littérature de jeunesse ?
Ah le mot dynamite, c’est vraiment bien. Je ne parle pas de la dynamite, mais du mot dynamite. Le mot en soi, pas la chose. On devrait arrêter de balancer des bâtons de dynamite n’importe où n’importe comment, et user du mot dynamite pour fracasser quelques idées, par exemple. Selon lesquelles, la pédagogie aurait un quelconque rapport avec la littérature, ou bien selon lesquelles on ne pourrait pas parler de tout avec les jeunes gens. Et puis, il paraît que les jeunes sont complètement incultes. Les jeunes sont quand même moins intelligents qu’avant. Toujours devant leurs écrans. Dans leur monde. C’est comme une tribu de peaux-rouges. Ils aiment quand il y a beaucoup de couleurs dans les dessins. Et ils aiment quand c’est magique. Ils sont comme ça. Et naïfs, tellement naïfs, bien sûr, ils sont tous convaincus que le monde est plein de nains qui partent au boulot en sifflotant. Il faut les protéger, il faut les éduquer, en tout cas faire ce qu’on peut pour les éduquer. Moi, la seule personne que j’ai à éduquer, c’est ma fille. Les autres enfants ou adolescents que je rencontre, mon travail, c’est de leur apprendre que le mot dynamite est un mot magnifique. Et que la littérature peut sauver un esprit à l’abandon. Que la poésie, c’est de la réalité qu’on ajoute à la réalité. Et qu’il y a à donner, ouvrage après ouvrage, dans la littérature jeunesse, la définition poétique d’une certaine révolution : celle de l’imagination critique.
 
Les jeunes lecteurs qui ont plébiscité votre ouvrage ont entre 9 et 12 ans. Que lisiez-vous à cet âge-là ?
Je lisais les listes d’articles que ma mère commandait dans les catalogues de vente par correspondance. Je lisais le Club des 5. Je me souviens de Malataverne de Bernard Clavel. Gaston Lagaffe et Lucky Luke. Les albums Panini (ben oui ça se lisait quand même). Télé Poche. Et puis des petits livres sur les grandes villes du monde.
Comment est né le personnage de Félicien ?
J’ai un goût prononcé pour les vilains petits canards, les différents, les un peu monstres, les pas aimables tout de suite, les revêches. Félicien fait partie, avec Bouli, avec Catalina, de ces personnages qui sont sans doute des émanations du propre enfant de moi. De cet enfant, qu’à force de rêveries et au fil des textes, je réinvente. Je le vois comme ça sans doute parce que j’étais effroyablement banal.

Comme s’est passée votre collaboration avec Ronan Badel, l’illustrateur ?

Très bien. On ne s’est jamais rencontré dans la vraie vie, ce qui évite pas mal les disputes. Nous sommes pourtant des parents très attachés à leur enfant. C’est notre manière à nous de vivre l’amour. En tout indépendance. Trêve de plaisanterie, j’aime beaucoup ce que Ronan a inventé. Le texte me semblerait bien seul, sans ses dessins.

Deux tomes des aventures de Félicien ont été publiés à ce jour. A quand la suite ?
Dès que nous aurons le temps de nous y remettre !
Fabrice Melquiot, un univers d'auteur en partage, 1 DVD vidéo, 361 min ; 1 livret, 8 p. collection Entrer en.
Category: Interviews
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