Tag-Archive for » Le Minotaure et le labyrinthe «

Le Minotaure et le labyrinthe

Le Minotaure et le labyrinthe nous livre deux mythes pour le prix d’un puisqu’après nous avoir conté en trente-cinq pages l'histoire conjointe du Minotaure et de Thésée, l’ouvrage se termine en rattachant fort pertinemment le mythe d’Icare au récit.

L’on peut reprocher le manque d’explications sur certains points comme la conception du Minotaure ou la colère de Minos à l’encontre de Dédale, père d’Icare. Néanmoins, vu l’âge du lectorat auquel on s’adresse, on peut aisément comprendre que les auteurs aient fait l’impasse sur ce qui relève de la zoophilie (pour remplacer cela par « une nuit, elle eut un rêve insensé : elle épousait le taureau blanc »). Pour les mêmes raisons, on fait grâce d’omettre que l’architecte Dédale construit une vache en bois, sorte de leurre afin que le taureau blanc puisse s’accoupler avec la reine Pasiphaé. Par contre, gommer la complicité de Dédale dans la fuite de Thésée (il aurait donné l’idée du fil à Ariane) est très dommageable, car on comprend fort mal pourquoi le roi Minos en veut à l’architecte Dédale. Quand à faire déclarer au Minotaure qu’il attend avec impatience ses nouveaux  visiteurs pour trouver quelqu’un avec qui discuter et que tous ces derniers sont morts à son immense regret simplement de peur en le voyant, on se questionne car cela brouille complètement le message. Quel intérêt aurait le Minotaure à mentir ? Aucun indice n’est fourni. On s’attend là à un passage résistant comme les aime Catherine Tauveron mais on a l’impression que la précision (page 6) qu’il a un régime végétarien nous conduit plutôt à ce qu’en d’autres circonstances on appellerait du négationnisme vis-à-vis des crimes du Minotaure. Et, s’il ne ment pas, en toute logique on pourrait se demander si le Minotaure n’est pas tué par Thésée par simple orgueil.

Bref, on voit à travers ces remarques les difficultés à adapter un mythe grec gorgé d’aspects sexuels et de violence. Toutefois on peut se demander ici si on ne veut pas aligner la littérature française pour la jeunesse sur des normes d’outre-Atlantique. Il serait bien de relire Bettelheim et de savoir que la violence déléguée, loin de traumatiser nos chères têtes blondes et brunes, leur apporte un équilibre qui se traduit par une moindre violence dans la réalité. Si le contenu du texte, à force de ne pas vouloir déranger, contrarie quelque peu, par contre l’illustration est magnifique. Elle couvre une page sur deux généralement mais même ponctuellement une double-page, sans compter les quart de page au-dessus du texte qui permettent de focaliser sur un objet clé (comme le fil d’Ariane ou un jeu d’osselets). Sur 38 pages strictement de récit, on compte 21 pages d’illustrations couvrant 100 % de la surface (avec ponctuellement une insertion dans un coin non significatif de l’image de quelques mots). L’architecture des villes et du labyrinthe est magistralement rendue et la dimension mystérieuse de certains protagonistes est également portée par le dessin. Rappelons qu’il s’agit avec Thésée de l'un des plus célèbres mythes grecs et que du point de vue symbolique il rappelle qu’historiquement la civilisation et la puissance maritime crétoises devancèrent la Thalassocratie athénienne et que la mort d’Égée (père de Thésée) se traduit par une dimension géographique encore aujourd’hui.

Mettre à la portée des enfants du cycle III un tel socle de connaissances constitue un objectif des plus intéressants et l’ouvrage Le labyrinthe et le Minotaure malgré quelques points qui chagrinent, est un livre qui devrait permettre de faire entrer avec délectation les jeunes de 8-10 ans et de SEGPA dans un univers qui résonne (raisonne ?) en eux. Cet ouvrage facile à lire pourra inciter à la lecture du roman Ariane contre le Minotaure de Marie-Odile Hartmann, où quasiment sur le même sujet le volume du texte est beaucoup plus important (ce qui permet de rentrer dans les détails).

  

Le Minotaure et le labyrinthe de Jean-Pierre Kerloc’h et Jérémy Moncheaux.
P’titGlénat, 2012. 40 pages. 14, 50 euros. À partir de 8 ans.