De Gaulle, Mémoires de guerre
«La première chose à faire était de hisser les couleurs. La radio s'offrait pour cela. Dès l'après-midi du 17 juin j'exposai mes intentions à Monsieur Winston Churchill. Naufragé de la désolation sur les rivages d'Angleterre, qu'aurais-je pu faire sans son secours ? Il me le donna tout de suite et mit pour commencer la BBC à ma disposition. (...)
A quarante neuf ans j'entrais dans l'aventure comme un homme que le destin jetait hors de toutes les séries (...) seul et démuni de tout au bord d'un océan qu'il prétendait traverser à la nage. (...)
J'espérais qu'allaient me rejoindre les têtes des grandes administrations, des Eglises, des Etats-Majors. Ceux qui avaient un mandat et se trouvaient à Londres, je les ai vus reprendre le bateau un à un. Et puis j'ai vu arriver des pauvres types, les sans-grade, les marins de Dunkerke et les pêcheurs de l'île de sein, les petites gens. Finalement j'ai pu bâtir la France libre avec eux et quelques autres il est vrai, mais d'abord avec le peuple ».
Général De Gaulle. Mémoires de guerre ( Ed.Plon)
De Gaulle un inconnu ?
De Gaulle n’est pas tout à fait un inconnu pour les militaires
et certains hommes politiques qui connaissent ses ouvrages d’avant
guerre. Mais les Françaises et les Français dans leur écrasante
majorité ignorent tout de lui.
Voilà ce qu’écrit en octobre 1940, Agnès
Humbert (Notre guerre. Souvenirs de Résistance. Paris 1941-
le Bagne- Occupation en Allemagne, Taillandier, 2004.)
« Quelle étrange situation que la nôtre !
Nous voilà tous gens ayant, pour la plupart, dépassé la
quarantaine, courant comme des étudiants enthousiastes derrière
un chef dont nous ne savons rien, dont aucun de nous n’a vu la
photographie. Jamais au cours de l’Histoire, a-t-on constaté rien
de semblable ? Des milliers et des milliers de gens suivant pleins
d’une foi aveugle un inconnu. Peut être même que cet étrange
anonymat le sert : la mystique de l’inconnu »
Cité dans le Dictionnaire historique de la Résistance,
Collection Bouquins Robert Laffont, 2006, page 61.
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Témoignage de Jacques Baumel, membre
du réseau "Combat"
"Quand un vieux soldat prestigieux, le maréchal Pétain,
tout auréolé de la victoire de Verdun, s'était adressé le
17 juin aux Français d'une voix tremblante pour annoncer qu'il
faisait " don de sa personne à la France pour atténuer
ses malheurs " et que, " le cœur serré ",
il ordonnait de " cesser le combat ", son appel avait été largement
entendu, avec tristesse mais également avec soulagement et même
gratitude. " L'honneur est sauf ", pourrait-il ajouter dans
un discours radiodiffusé du 25 juin, qui rencontrerait de nouveau
l'adhésion de l'immense majorité des Français. (…).
Qu'entre ces deux messages radiodiffusés, il y ait eu un autre
appel, venu de Londres celui-là, et où le mot de Résistance était
prononcé pour la première fois, ne prouvait pas grand-chose,
sinon qu'un officier brillant, et proche naguère du Maréchal, était
porteur d'une autre vision, et se faisait une autre idée de la
France. Combien sont ceux qui ont entendu cet appel du 18 juin, dont
on ne possède même pas l'enregistrement ? Combien auraient
pu miser un sou sur les chances de ce paria ? Qui, alors, écoutait
la BBC ? Pas moi, en tout cas. Et personne autour de moi. On connaissait
très vaguement l'existence d'un noyau de Français qui s'étaient
installé en Angleterre, on parlait d'un certain général
qui s'appelait curieusement de Gaulle, mais on n'en savait guère
plus."
Extrait de Résister : histoire secrète des années
d'Occupation,
Paris, Albin Michel, 1999
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Daniel Cordier, secrétaire de Jean Moulin
A ce moment-là, aviez-vous entendu parler
de l'appel de De Gaulle ?
"Non, et c'est incompréhensible puisque je lisais attentivement
les journaux. Il y a quelques années, en feuilletant la collection
des quotidiens palois, j'ai constaté que " l'appel " était
résumé. Pourquoi ne l'ai-je pas remarqué puisque je
me souviens du discours de Churchill publié le même jour ?
Pourtant, sur le bateau, j'ignore encore l'appel. Pourquoi cette cécité alors
qu'une semaine auparavant, au moment de son entrée au gouvernement,
des amis de ma famille avaient évoqué son appartenance à l'Action
française ? A la suite de cette révélation, j'avais
lu les articles que l'Action française avait publiés sur
lui, révélant qu'il était un des éléments
brillants de l'armée française, que son père était
monarchiste et que sa présence au gouvernement était une
promesse de victoire. J'avais même vu sa photo publiée par
les journaux, au milieu des membres du gouvernement, sur le perron de l'Elysée.
Je n'ai appris la présence du général à Londres
que le 25 juin, jour de mon débarquement en Angleterre, à Falmouth.
Le capitaine m'a fait appeler dans le poste de commandement. C'est là qu'il
m'a annoncé qu'un général français du nom de
De Gaulle avait lancé un appel à la BBC, demandant aux Français
de le rejoindre pour continuer la guerre. Sans doute avait-il entendu
un des appels suivant celui du 18 juin.
En réalité, le discours qui a provoqué mon départ
n'est pas l'appel du 18 juin, mais l'allocution de Pétain,
le 17."
Extrait de C'était un temps déraisonnable,
Georges-Marc
Benamou, Robert Laffont, 1999
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Jean d'Escrienne, Cadet de la France libre
"Cette sensation personnelle d'avoir été mis K.O. et
de rester emprisonné comme dans une sorte d'état second,
sans doute en serais-je sorti peu à peu avec le temps, par raison,
et aussi grâce à ma jeunesse naturellement optimiste… Mais
il y eut, au bout de quelques jours, " l'événement extérieur " qui
m'en sortit d'un seul coup, et définitivement ! Le 22 juin, ma mère,
qui était en parfaite communauté de sentiments avec moi,
mais avait été moins traumatisée par les faits, probablement
en raison de son âge, me dit qu'un de nos voisins avait entendu, à une émission
française de la BBC, un général français qui
n'acceptait pas l'armistice et voulait continuer la guerre aux côtés
des Britanniques. Je perçus aussitôt comme une lueur dans
les ténèbres. Avec l'impatience qu'on imagine, j'attendis,
tout l'après-midi, que vînt l'heure de l'émission du
soir. Quand elle sonna enfin, pour moi, la lueur devint lumière.
Je me souviens : la grande voix inconnue jusqu'à alors, s'élevait
dans le silence et le calme de ce beau soir d'été… Le
ton était inhabituel, mais c'était, à n'en pas douter
celui d'un homme droit, d'un chef lucide et décidé. Ce jour-là,
il parlait de " l'honneur ", du " bon sens ", de " l'intérêt
supérieur de la Patrie ". Les mots étaient exactement
ceux que j'attendais sans le savoir ! Alors, oui, d'un seul coup, adieu
les ténèbres et les doutes. Debout ! Et puisqu'il y avait
encore un chef français pour qui l'ennemi à combattre était
bien celui qui occupait Paris et la France, il n'y avait qu'une voie
: combattre et combattre avec lui."
Extrait de De Gaulle de loin de près,
Paris, Plon, 1978
.....
Christian Fouchet, diplomate
"L'avion se posa sur un aérodrome de la RAF voisin de Londres, à Hendon,
le 17 juin au soir. Nos camarades anglais nous accueillirent fraternellement.
Le lendemain j'obtins l'autorisation de me rendre à Londres.
Je pris contact avec quelques amis dans différentes missions françaises.
Mais déjà ils étaient résignés et
faisaient les bagages… Le soir en rentrant à Hendon, je
lus dans le journal, " l'appel du 18 juin ". Tout changeait à nouveau
! Mais cette fois vers la lumière !
Le 19 au matin je pus savoir où était descendu le général
de Gaulle. Au début de l'après-midi je me rendis à sa
demeure. Je n'eus guère à attendre. Bientôt une voiture
militaire s'arrêta devant la maison. Un général français
en descendit. Il était grand ; son visage était impassible.
Je saluai. Il me rendit le salut, distraitement, s'engouffra sous le
porche. Derrière lui se pressait un jeune lieutenant de cavalerie
au képi bleu ciel en qui je reconnus, avec surprise et joie,
mon ancien condisciple des Sciences Politiques, Geoffroy de Courcel."
Extrait de Mémoires d'hier et de demain, 1. Au service du général
de Gaulle, Plon, 1971
Olivier Guichard, étudiant
"Le 19 juin 1940 à dix-huit heures, ma sœur, mon ami
Louis et moi, nous partîmes pour la frontière espagnole. Nous
n'avions entendu aucun appel le 18 juin, mais nous savions que l'armistice
avait été demandé le 16 et que les Allemands progressaient
de plus en plus rapidement à travers la France.
Faute de pouvoir leur résister par les armes, nous avions décidé de
nous mettre hors de leur portée. Nous allions avoir vingt ans
et on ne nous avait pas enseigné comment pouvait se terminer
une guerre perdue."
Extrait de Vingt ans en 40,
Fayard, 1999
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Stéphane Hessel, membre du
BCRA
Quand on interroge vos compagnons de résistance, ils sont, en
1940, tous anti-allemands plutôt qu'antinazis. Vous c'est vraiment
le contraire.
"C'est une de mes caractéristiques… Prisonnier, à la
fin de l'exode, au camp de Bourbonne-les-bains en juin 1940, quand j'entends
parler de l'appel du 18 juin, j'ai la même conviction que cet inconnu
qui s'appelle de Gaulle. Je pense que la guerre sera mondiale et antinazie.
Je pense même que, tôt ou tard, les Allemands se débarrasseront
de Hitler et que l'armée allemande ne pourra pas continuer à accepter
ce régime. Après deux jours dans ce camps de prisonniers,
je m'évade, avec la ferme intention de rejoindre l'Angleterre."
Extrait de C'était un temps déraisonnable,
Georges-Marc
Benamou, Robert Laffont, 1999
.....
Claude Hettier de Boislambert, chef-adjoint du
cabinet du Général
"A l'ambassade de France, après quelques échanges désagréables
et un refus sec de m'indiquer où je trouverai un général,
déjà rebelle, qui parle de continuer le combat, et au moment
où je ressors le concierge m'arrête : " Mon lieutenant,
vous cherchez le général de Gaulle ? Je sais où il
est. "
L'homme m'entraîne dans sa loge et, à l'oreille, me glisse
une adresse." Mais faites attention. Il paraît qu'on lui a
ordonné de rejoindre la France et qu'il a refusé. " C'est
près de Hyde Park, à Seymour Place, tout à côté du
Dorchester. Une maison à appartements. Je sonne. Une grande et
belle jeune fille brune m'ouvre la porte. Elle a si bien l'air français
que c'est dans notre langue que je demande à voir le Général.
Elisabeth de Miribel m'introduit dans une vaste pièce qui donne
sur le parc. Regardant par la fenêtre, le général
de Gaulle me tourne le dos. " Mes devoirs, mon Général
! "Le Général a reconnu ma voix, et se retourne : " Alors,
Boislambert, vous voilà en Angleterre. Que venez-vous faire
?
- La guerre, si possible, mon Général.
- Connaissez-vous mon appel ?
- Non, mon Général, c'est parce que je vous ai vu commander
sur le front de France que je viens à vous. "
(…) Le Général me dit alors le thème de l'Appel
qu'il a lancé à la radio la veille. En quelques instants
ma décision est prise, c'est près de De Gaulle que je
resterai."
Extrait de Les fers de l'espoir,
Plon, 1978
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François Jacob, médecin des Forces françaises
libres
"Cinq heures du soir. Le petit port de Saint-Jean-de-Luz illuminé par
le soleil d'un été qui naît ce 21 juin 1940. Sur le
quai, une cohue de civils et de militaires qui attendent. Toute la journée,
des barques de pêcheurs ont conduit, à bord de deux navires
ancrés dans la rade, les restes de deux divisions polonaises qui
ont combattu à nos côtés. Nous nous insérons
Roger et moi, parmi les civils qui espèrent trouver là un
moyen de quitter la France. (...) Dans la soirée, nous nous retrouvons
assis côte à côte sur le pont avec le petit jockey et
un autre passager. Angleterre ? Afrique du Nord ? Nul ne sait la destination
du navire. " De Gaulle, vous connaissez ? " lance soudain le
petit jockey. Et sans attendre la réponse, il poursuit : " C'est
un général. Je l'ai entendu à la TSF. Il a dit qu'il
continue la guerre en Angleterre. Il a dit que tôt ou tard, on finira
par les avoir. Les autres se couchent devant Hitler. Alors les choses sont
simples, non ?"
Extrait de La statue intérieure,
Odile Jacob/Seuil, 1987
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Edgard de Larminat, lieutenant-colonel, rallie l'AEF
"En fin de journée du 17, un télégramme à la
flotte émanant de l'amiral Darlan rasséréna un peu
les esprits par son ton ferme et pondéré. Nous voulûmes
y voir une assurance que tout n'était pas perdu et qu'en France
même il y avait des hommes décidés à continuer
la lutte.
Le 18 fut beaucoup plus brillant et la résolution s'y affirma
bruyamment de tenir jusqu'au bout, jusqu'à la victoire finale,
aux côtés de nos Alliés. Et les télégrammes
commencèrent à s'échanger avec l'Afrique du Nord,
Djibouti et toutes autres possessions d'outre-mer, affirmant cette résolution
et prônant sa généralisation. L'appel du général
de Gaulle, parvenant dans cette fièvre " jusqu'auboutiste ",
fut considéré comme l'expression d'une nécessité évidente,
et au surplus nul ne doutait qu'il ne fût superflu, tant était
répandue cette idée qu'il n'y avait pas d'autre attitude
possible pour les territoires et les forces d'outre-mer, et que de France
même devaient s'évader spontanément et de toutes
façons d'importants moyens. Certains militaires pensaient que
ce colonel de la veille était bien osé de se tailler un
rôle facile dans l'emballement général, sinon d'enfoncer
des portes ouvertes."
Extrait de Chroniques irrévérencieuses,
Plon, 1962
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Lucien Neuwirth, résistant
"En juin 1940, je passe mes vacances dans une petite commune de
Haute-Loire, Yssinguaux. Le 17, avec ma mère, nous écoutons à la
radio le discours de Pétain annonçant l'armistice dans "l'honneur,
la dignité, etc. ". C'est la première fois de ma vie
que j'ai vu pleurer ma mère. Elle était, pourtant, une
maîtresse femme, une dure. Cela m'a impressionné.
Le lendemain, 18 juin, je bricole ma radio, un poste en ronce de noyer,
comme ceux qu'on trouve maintenant chez les brocanteurs. Je tombe par
hasard sur Londres - quelques milliers seulement de Français ont
entendu cet appel; c'était la bande des trente et un mètres, ça
je ne l'ai pas oublié ; un type parle français, quelqu'un
que je ne connais pas... Il explique que cette guerre est mondiale, que
l'empire est intact, qu'il faut continuer le combat. C'était de
Gaulle bien sûr, je n'avais jamais entendu parler de lui. (…)
Comme les gamins de mon âge, je m'interroge : "La France ne
peut pas disparaître ainsi."
C'est pourquoi, lorsque j'entends de Gaulle dire : "L'empire est
intact, il nous reste des forces pour continuer le combat", je m'enthousiasme.
Et ma mère aussi. Ce jour-là, elle s'est dressée,
pâle, blanche, elle m'a saisi par le poignet : "Lucien, il
a raison ! C'est lui qu'il faut suivre ! " Mon sort était
scellé.
Aussitôt - j'ai seize ans, je suis né le 18 mai 1924 -,
j'explique avec fougue à mon père : "Je dois rejoindre
le général de Gaulle à Londres !"
Extrait de C'était un temps déraisonnable,
Georges-Marc
Benamou, Robert Laffont, 1999
.....