OISE 1914-1918
Mémoire et Histoire

Portraits

Florimond Alexandre Carpentier
[soldat] [fusillé de l’Oise] [39e RI] [Héricourt-sur-Thérain]

Né le 5 mars 1889 à Héricourt-sur-Thérain (Héricourt-Saint-Samson), épicier de profession à Hodeng-Hodenger (Seine Inférieure) et célibataire, Alexandre Carpentier sert comme soldat de 2e classe dans la 9e compagnie du 39e RI (matricule 011.389) lorsqu’il est mis aux arrêts à la suite d’une infraction commise le 1er septembre 1914 à Thillois : il est accusé d’avoir fui les combats en Belgique puis dans l’Aisne et la Marne entre le 24 août et le 12 septembre 1914.

Le conseil de guerre
Le conseil de guerre de la 5e Division d’infanterie se réunit à huis-clos le 24 septembre 1914. Il est alors présidé par le colonel Salle (129e RI) et a pour juges le chef de bataillon Despierres (39e RI), le Capitaine Aubry (74e RI) ; le lieutenant Lucien (état-major de la 5e Division) et le maréchal des logis Wartelle (7e Régiment de Chasseurs) tous nommés par le général commandant la 5e Division d’infanterie. Le lieutenant Charlier (74e RI) est désigné comme commissaire du Gouvernement et rapporteur, le sergent Vadel (commis) comme greffier et le sergent Loriot (74e RI) comme défenseur.
Le commissaire du gouvernement demande qu’Alexandre Carpentier soit déclaré coupable d’abandon de poste en présence de l’ennemi et qu’il soit fait application de l’article 213§1 du code de justice militaire : « Tout militaire qui abandonne son poste est puni : 1e de la peine de mort si l’abandon a lieu en présence de l’ennemi… »
A la question : « est-il coupable d’avoir en septembre 1914 à Thy-le-Bauduin, Landifay, Escardes, Montmirail et Thillois abandonné son poste ? », les juges répondent à l’unanimité oui.
A la seconde question : « L’abandon a-t-il et lieu en présence de l’ennemi ? », les juges répondent également oui.
Conformément à l’article 131 du code de justice militaire, les voix ont été recueillies séparément en commençant par le grade inférieur, le président ayant émis son opinion le dernier.
Alexandre Carpentier est condamné à mort pour « abandons répétés de poste » conformément aux articles 213 et 187 du code de justice militaire. Le jugement rendu, le commissaire-rapporteur le lit aussitôt au condamné devant la garde assemblée sous les armes.

L’exécution
Peu après, le même jour, le général Mangin, commandant la 5e Division, signe l’ordre d’exécution de la sentence pour lendemain, 25 septembre à 6 heures, entre Chenay (Marne) et Merly, en présence de la 10e Brigade et des détachements des dépôts des 39e et 77e RI.
L’ordre du QG du 14 septembre précise le déroulement de cette exécution :
« (…) Les troupes assistant à l’exécution seront placées sous le commandement du colonel commandant la 10e Brigade (…) Ces régiments et ces dépôts seront disposés en fer à cheval entre Merly et Chenay, le côté libre du fer à cheval sera fermé par la croupe 189. Le 129e en ligne de colonnes de compagnie sera placé face au sud, le long de la lisière des bois Nord-Est 189.
Le 38e dans la même formation fera face au Nord parallèlement à la route Merly-Chenay.
Les dépôts des 39e et 74e d’infanterie également en lignes de colonnes des compagnies formeront le 3e côté du fer à cheval ; ils feront pars à l’ouest adossés à la lisière Ouest de Merly.
39e au Nord de la route de Chenay.
74e au Sud de cette route.
Le 129e fournira le peloton d’exécution qui comprend 1 adjudant, 4 sergents, 4 caporaux et 4 hommes autant que possible et un sous-officier armé du revolver pour donner le coup de grâce.
Les corps et les dépôts enverront pour 5h10 un sous-officier te 8 hommes pour jalonner la formation.
Les troupes devront arriver sur le terrain aux heures ci-après :
129e à 5h20,
Dépôts (39e et 74e) à 5h30,
36e à 5h40.
 A 5h30, un détachement comprenant un brigadier et dix cavaliers de l’escadron divisionnaire sous les ordres d’un maréchal des logis battra les pentes de la croupe 180 fera retirer tous les militaires ou civils qui se trouveraient dans cette zone puis en interdira l’accès en formant avec le brigadier et 5 cavaliers un barrage vers le Nord suivant le chemin de terre dirigé de l’Est à l’Ouest sur la croupe à 5600 m au Nord de la cote 189.
Le maréchal des logis et les 5 derniers cavaliers formeront barrage à la sortie Est de Chenay et interdiront la circulation aussitôt après le passage du condamné.
Les échelons d’artillerie qui occupent le terrain au Sud de la route Merly-Chenay quitteront momentanément leurs emplacements et se porteront plus au sud pour laisser la place au 36e d’Infanterie.
Le piquet d’exécution sera mis au courant de le sa mission par les soins de son régiment.
Le condamné sera exécuté sur le lieu de l’exécution par un brigadier et 4 gendarmes. Un des gendarmes sera muni d’un mouchoir de poche pour bander les yeux du condamné.
Après l’exécution, les troupes défileront en colonnes de bataillon. Les ordres pour le défilé seront donnés sur le terrain.
Dès 5 heures du matin, la gendarmerie fera évacuer le terrain compris entre Merly et Chenay comme il a été dit ci-dessus les échelons d’artillerie iront se placer contre la lisière Nord du bois au Sud-Ouest de Merly.
Suivant les dispositions du GIN, un juge et le greffier du conseil de guerre seront présent ; le greffier devra donner lecture du jugement avant qu’il soit procédé à l’exécution.
Le présent ordre sera dès ce soit envoyé en communication au corps intéressés, ainsi qu’aux troupes d’artillerie ayant leurs échelons entre Chenay et Merly.
Une corvée de 1 caporal et 4 hommes du génie divisionnaire sera chargé de l’inhumation. Elle devra être arrivée sur le terrain à 6h30 ».
Alexandre Carpentier est tombé mort aussitôt que le peloton d’exécution a tiré, comme le constate le médecin-major.

Le fusillé des « Croix de bois » ?
Selon l’historien Denis Rolland, le cas d’Alexandre Carpentier « a sans doute inspiré Roland Dorgelès, l’auteur des Croix de bois pour son chapitre « Mourir pour la patrie ». L’exécution de ce soldat s’est en effet déroulée à Chenay, secteur où se déroule l’action de son roman ».

EXTRAIT DES CROIX DE BOIS

Mourir pour la Patrie
Non, c’est affreux, la musique ne devrait pas jouer ça…
L’homme s’est effondré en tas, retenu au poteau, par ses poings liés. Le mouchoir, en bandeau, lui fait comme une couronne. Livide, l’aumônier dit une prière, les yeux fermés pour ne plus voir.
Jamais, même aux pires heures, on n’a senti la Mort présente comme aujourd’hui. On la devine, on la flaire, comme un chien qui va hurler. C’est un soldat, ce tas bleu ? Il doit être encore chaud.
Oh ! Être obligé de voir ça, et garder, pour toujours dans sa mémoire, son ci de bête, ce cri atroce où l’on sentait la peur, l’horreur, la prière, tout ce que peut hurler un homme qui brusquement voit la mort là, devant lui. La Mort : un petit pieu de bois et huit hommes blêmes, l’arme au pied.
Ce long cri s’est enfoncé dans notre cœur à tous, comme un clou. Et soudain, dans ce râle affreux, qu’écoutait tout un régiment horrifiée, on a compris des mots, une supplication d’agonie : « Demandez pardon pour moi…Demandez pardon au colonel… »
Il s’est jeté par terre, pour mourir moins vite, et on l’a traîné au poteau par les bras, inerte, hurlant. Jusqu’au bout il a crié. On entendait : « Mes petits enfants…Mon colonel… » Son sanglot déchirait ce silence d’épouvante et les soldats tremblants n’avaient plus qu’une idée : » Oh ! vite…vite…que ça finisse. Qu’on tire, qu’on ne l’entende plus !... »
Le craquement tragique d’une salve. Un coup de feu, tout seul : le coup de grâce. C’était fini…
Il a fallu défiler devant son cadavre, après. La musique s’était mise à jouer Mourir pour la Patrie et les compagnies déboîtaient l’une après l’autre, le pas mou. Berthier serrait les dents, pour qu’on ne voie pas sa mâchoire trembler. Quand il a commandé : « En avant ! » Vieublé, qui pleurait, à grands coups de poitrine, comme un gosse, a quitté les rangs en jetant son fusil, puis il est tombé, pris d’une crise de nerfs.
En passant devant le poteau, on détournait la tête. Nous n’osions pas même nous regarder l’un l’autre, blafards, les yeux creux, comme si nous venions de faire un mauvais coup.
Voilà la porcherie où il a passé sa dernière nuit, si basse qu’il ne pouvait s’y tenir qu’à genoux. Il a dû entendre, sur la route, le pas cadencé des compagnies descendant à la prise d’armes. Aura-t-il compris ?
C’est dans la salle de bal du Café de la Poste qu’on l’a jugé hier soir. Il y avait encore les branches de sapin de notre dernier concert, les guirlandes tricolores en papier, et, sur l’estrade, la grande pancarte peinte par les musicos : « Ne pas s’en faire et laisser dire ».
Un petit caporal, nommé d’office, l’a défendu, gêné, piteux. Tout seul sur cette scène, les bras ballants, on aurait dit qu’il allait « en chanter une », et le commissaire du gouvernement a ri, derrière sa main gantée.
— Tu sais ce qu’il avait fait ?
— L’autre nuit, après l’attaque, on l’a désigné de patrouille. Comme il avait déjà marché la veille, il a refusé. Voilà…
— Tu le connaissais ?
— Oui, c’était un gars de Cotteville. Il avait deux gosses.
Deux gosses : grands comme son poteau…

Roland Dorgelès, Les Croix de bois (1919), Albin Michel, chap. IX, « Mourir pour la Patrie », réédition Livre de poche, p. 149 à 151.

Dans une conférence donnée à l’Université des Annales le 5 février 1932 (« Autour des Croix de Bois », conferencia 1932, tome II, p.500), Roland Dorgelès évoquera cette scène inspirée d’un fait réel : « Je vous disais que dans Les Croix de Bois, j’ai toujours tenu, au lieu de me soumettre aux faits, à recréer la vérité. Pourtant, il y a un chapitre, le plus court, juste trois pages, qui n’est que le reportage fidèle d’un événement dont tous les survivants du 39e ont gardé le souvenir. Je veux parler de cette exécution d’un soldat qu’on traîna au poteau et qui hurlait devant ses camarades épouvantés, appelant ses enfants, nous suppliant de demander sa grâce ».

Trois hommes de troupe du 39e RI seront fusillés :

  • Florimond Alexandre Carpentier, fusillé le 25 septembre 1914 à Chenay (Marne) ;
  • André Albert Lecroq, fusillé le 18 mai 1915 à Vrigny (Marne)
  • Victor Albert Dussaux, fusillé le 8 juillet 1915 à Gouy-en-Ternois (Pas de Calais).

Des trois fusillés du 39e RI, deux l’ont été dans des villages de la Marne, à quelques kilomètres de Reims. Seul André Lecroq était marié et père, mais d’un seul enfant. Pour les historiens normands, ce dernier est le fusillé des Croix de Bois.
Le nom d’Alexandre Carpentier figure sur les monuments aux morts et sur la plaque commémorative de Formerie.

Jean-Yves Bonnard
CANOPE – CDDP de l’Oise, 2014