Présentation

Les bombardements allemands
en arrière des lignes françaises de l’Oise
durant la Grande Guerre

Dès son invasion, le 30 août 1914, le département de l’Oise connut de nombreux bombardements par l’artillerie allemande afin d’accompagner la progression de leurs troupes dans leur ruée vers Paris. A la mi-septembre, après leur défaite sur la Marne et l’Ourcq, les armées allemandes se replièrent derrière l’Aisne et se fixèrent dans le nord-est du département de l’Oise pour une guerre des tranchées qui dura environ trente mois (septembre 1914 - mars 1917). Les bombardements par canons puis par avions et zeppelins devinrent courants, non seulement le long du front lors de duels d’artillerie, mais aussi en arrière des lignes françaises sur les grands axes de communication, les gares, les usines et les villes.

Une perspective de démoralisation et de terreur
Pour les Allemands, qui pratiquaient des tirs avec des canons à longue portée, l’objectif des bombardements dépassait le seul critère militaire. La mise en danger de civils et la destruction de symboles français s’inscrivaient dans une perspective de démoralisation et de terreur. Cette guerre psychologique devait démontrer la supériorité technologique allemande et produire un sentiment d’insécurité déstabilisateur dans la population civile.
Ainsi, entre le 14 juin et le 7 novembre 1915, le département de l’Oise essuya près de quatre-vingts tirs d’obus de très gros calibre provenant d’une pièce d’artillerie de marine allemande installée sur un affut spécial à Coucy-le-Château (Aisne). Camouflé dans le bois du Montoir, ce canon d’une portée de 37 kilomètres ne fut pas découvert par l’armée française malgré les reconnaissances aériennes.
Parmi les cibles de l’artillerie allemande, Compiègne fut la ville la plus touchée. Le premier obus de très gros calibre éclata le 14 juin 1915, a 17h35, au Carandeau, a 800m au sud de Choisy-au-Bac en rive gauche de l’Aisne. Un quart d’heure plus tard, un second obus tomba dans le parc du château de Compiègne, ouvrant un entonnoir de 4 mètres de diamètre sur une profondeur d’1 mètre 80. Sans faire de victimes, ces tirs de réglage démontrèrent que les villes de l’arrière étaient a la portée de l’artillerie allemande. Dans la nuit du 30 au 31 juillet, ce furent neuf obus de 38 cm qui tombèrent sur Compiègne. Ce bombardement créa une vive émotion dans la population civile et conduisit 400 habitants à demander à quitter la ville. Le 27 août suivant, sept obus de gros calibre tombèrent sur Compiègne, tuant trois personnes et en blessant treize autres très grièvement. Quinze autobus parisiens réquisitionnés pour les sections des boucheries furent détruits aux abattoirs. Enfin, les 12 et 14 septembre, deux obus isolés tombèrent respectivement au carrefour Amélie et dans le grand parc de Compiègne.
Des obus de gros calibre furent également tirés sur des sites de commandement. Ainsi, le 3 juillet 1915, quelque quatorze obus de 38cm tombèrent sur Tracy-le-Mont et le parc d’Offémont provoquant la mort de deux hommes et de deux chevaux. Le poste de commandement du général Nivelle semble avoir été la cible de ces tirs.
L’artillerie allemande s’assigna aussi comme objectif la destruction d’usines de production militaire. Ainsi, l’usine chimique de Trosly-Breuil produisant de la mélinite, du chloral et de l’hydrogène, reçut le 13 juillet 1915 une quarantaine d’obus de 38cm et de 15cm. Ce premier bombardement qui toucha l’usine et blessa deux ouvrières, fut suivi d’un second le 9 aout suivant. Une douzaine d’obus affecta les bâtiments et la voie ferrée Compiegne-Soissons. Deux jours plus tard, le 11 août, quelque onze obus éclatèrent sur la sucrerie de Berneuil-sur-Aisne qui devint de nouveau la cible d’un obus de 38 cm le 7 novembre.
En riposte à ces tirs de longue distance, l’armée française envisagea la construction d’emplacements de contre-batterie. L’Artillerie Lourde sur Voie Ferrée (A.L.V.F.) établit alors des épis courbes notamment au Francport et a Thourotte, mais ces aménagements se trouvèrent hors de portée avec le repli ennemi en mars 1917.
Outre les canons, l’Empire allemand utilisa les avions et les zeppelins pour bombarder les villes de l’arriere. Ainsi, dans la nuit du 20 au 21 mars 1915, deux zeppelins de retour d’une mission vers Paris larguèrent une dizaine de bombes incendiaires et explosives sur Compiegne. Ces bombardements aveugles purent affecter des bâtiments hospitaliers, comme ce fut le cas en mars 1915, sur l’hôpital de l’institution Saint-Joseph qui dut être évacué dans la caserne de Royallieu. Les 26 avril 1915, septembre 1915 et 26 juillet 1916, Crépy-en-Valois fut la cible de l’aviation allemande blessant plusieurs personnes et tuant une autre.
Le 17 mars 1917, alors que l’armée allemande effectuait son repli stratégique sur la ligne Hindenburg, un zeppelin fut abattu au-dessus de Compiegne. Sa carcasse carbonisée fit les jours suivants la une des journaux nationaux.
Avec la libération du département en mars 1917, la menace des bombardements s’écarta jusqu’en mars 1918. Pour autant, le risque demeurait et des mesures de précaution furent prises.

Une menace constante après la première libération de l’Oise
Malgré l’éloignement du front, le département de l’Oise subit toujours les bombardements allemands. Dans le Noyonnais libéré, des mesures de sécurité furent prises pour préserver la ville des raids aériens. Ainsi, en novembre 1917, une consigne pour l’extinction des lumières fut imposée a la population civile et militaire par l’autorité en place. Malgré cette mesure de prévention, le 19 décembre 1917, Noyon fut bombardé par trois avions allemands.

Consigne pour l’extinction des lumières a Noyon en novembre 1917.

1. La nuit est comptée de 17 heures à 7 heures.
2. Au signal d’alerte, la circulation dans la rue doit cesser ; toutes les lumières des divers services militaires et de la population civile doivent être impérativement et complètement éteintes sous peine de sanctions disciplinaires pour les militaires ou de contravention pour la population civile.
3. Le signal d’alerte est le même que pendant le pour ; il est donné du haut du beffroi de l’hôtel de ville par une trompette d’alarme (clairon a gaz) sonnant des appels de notes ayant trois secondes de durée chacune. Cet appel double est répété avec des intervalles de cinq secondes. Tant que dure l’alerte, le signal est répété de trois en trois minutes. La fin de l’alerte est donnée par une sonnerie très prononcée sur la note grave.
4. En outre de l’extinction absolue des lumieres et de l’interruption de la circulation dans les rues, il est recommandé aux militaires et aux civils de descendre dans les caves voutées marquées par des écriteaux et dont la reconnaissance a du être faite par les chefs de service en exécution des ordres donnés au rapport de la place du 20 juin 1917.
5. La présente consigne sera dictée au rapport de la place, affichée à l’hôtel de ville et portée à la connaissance de la population par la municipalité.

Le sous-préfet de Compiègne indiqua le 31 décembre 1917 : « Depuis trois ans, la proximité du front, les dangers du bombardement par pièces à longue portée ou par avions ont habitué les habitants de l’arrondissement de Compiegne à vivre dans l’état de guerre ».
Devenu le siège du Grand Quartier Général, Compègne devint la cible de raids de nuits effectués par les gothas. Le premier bombardement se produisit le 16 février 1918 vers 18 heures 30 : une torpille de fort calibre fut lancée par un avion sur le palais et tomba au beau milieu de la rue d’Alger, à l’angle de la place du Château. Deux officiers furent tués et plusieurs autres blessés. Cinq maisons s’effondrèrent. La déflagration fit voler en éclats les vitreries et des fenetres tandis que l’abside de l’église Saint-Jacques était fissurée.

Les bombardements de représailles de 1918
Avec les dernières offensives de 1918, l’Oise fut de nouveau la proie des bombardements. Plusieurs centaines d’obus de pieces à longue portée, de torpilles et de bombes d’avions ou de zeppelins furent envoyées sur les principales villes du département, sur les noeuds de communications et sur les usines.
Compiègne, ville symbolique ou siégea le Grand Quartier Général, fut ainsi une cible privilégiée de l’aviation allemande. Ainsi, le 22 mars 1918, un dépôt de carburant fut incendié par l’aviation ennemie et l’hôpital du Rond Royal, ou exerçait le Dr Carrel, fut touché et dut être évacué. Quatre jours plus tard, quarante bombes tombèrent sur la ville lors d’un raid aérien. La ville connut un bombardement massif par l’artillerie lourde notamment a partir de l’avancée allemande jusqu’au Matz. Entre le 8 juin et le 21 septembre, pas moins de 4.000 obus furent lancés sur Compiègne détruisant 400 maisons et en endommageant mille autres.
Beauvais fut bombardé une première fois dans la nuit du 18 au 19 avril par des avions allemands. Des lors, des mesures de préservations furent prises : les archives et les oeuvres d’art furent déplacés, les verrières de la cathédrale et de l’église Saint-Etienne descendues et mises a l’abri tandis que les pensionnaires de l’hospice étaient évacués vers le Centre et le Midi de la France. La ville fut attaquée de nuit par l’aviation allemande à sept autres reprises entre le 21 mai et le 11 juin. Les habitants se réfugièrent dans les caves, les carrières ou les villages environnants. Les deux cents projectiles tombés sur Beauvais tuèrent pourtant trente-cinq personnes dont vingt-deux civils et en blessèrent trente-huit dont treize civils. Ils occasionnèrent la destruction complète de trente-cinq maisons et en rendirent inhabitables quarante-quatre autres. Encerclée par les bombes et torpilles, la cathédrale fut épargnée.
La ville de Crépy-en Valois, quant à elle, reçut 317 bombes dans la seule nuit du 1er au 2 juin 1918. Puis, dans la nuit du 3 au 4 juin, la fabrique de meubles de Maxime Clair fut détruite par un incendie qui fit l’honneur d’un communiqué allemand.
D’autres communes de l’Oise subirent des bombardements de représailles: Breteuil, Crevecoeur-le-Grand, Allonnes, Rantigny, mais aussi Pierrefonds où furent touchés la chapelle du château, le chour de l’église et l’hôpital militaire installé dans le parc de l’ancien Hôtel-des-Bains. Face à ces bombardements de représailles qui entamaient le moral des civils, la municipalité de Clermont adressa le 1er mai 1918, un message de réconfort aux habitants menacés : « (…) Dans la terrible crise de vie ou de mort qu’une sombre fatalité a déchaînée sur nous, prenons des résolutions inflexibles. N’épargnons aucun sacrifice pour que la France puisse vaincre et continuer le bienfait de son histoire dans l’avenir comme dans le passé. Courage ! Chers Concitoyens ! La belle victoire va venir. C’est M. Clemenceau, président du Conseil, qui nous l’affirme, et nous ne saurions douter de sa parole. Tous les Français, civils comme militaires, l’auront faits. Et puissions-nous tous vivre encore assez de temps pour la fêter joyeusement dans notre gracieuse petite ville ».
Curieusement, tandis que Creil, cité industrielle et noeud ferroviaire, subissait des bombardements en mars, mai et juin 1918, le village rural de Monchy-Saint-Eloi reçut quelque quarante torpilles allemandes sans qu’aucun enjeu stratégique ne l’explique. Sous le feu des bombardements nocturnes depuis 1917, les habitants de l’agglomération creilloise gagnèrent les carrières de pierre souterraines aménagées en dortoirs communs.

Les bombardements sur l’Oise s’éloignèrent au fur et a mesure de la progression de l’offensive générale lancée en juillet 1918 à la suite de la reprise de Montdidier. En septembre 1918, le département de l’Oise libéré demeure encore survolé par les avions allemands mais les bombardements massifs sur les villes ont cessé, signe tangible du défaite annoncée.

Jean-Yves Bonnard
directeur du Atelier Canopé 60 - Beauvais