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L'architecture du château de Chantilly

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© Michel Bureau

A l'origine, une forteresse médiévale

Aucun document ne nous permet d'imaginer l'apparence du premier château de Chantilly. Il appartenait à la famille des Bouteiller, chargée par les Capétiens de contrôler l'accès nord de leur royaume, alors limité à l'Ile-de-France. Il était construit sur un rocher de forme triangulaire émergeant dans la vallée de la Nonette. Toutes les constructions qui l'ont suivi ont adopté ce plan.
Pendant la guerre de Cent Ans, l'insurrection paysanne de la Jacquerie provoque en 1358 le pillage du château, qui est ensuite abandonné. Il est acheté en 1386 par Pierre d'Orgemont, chancelier du roi Charles V, qui commence à le faire reconstruire. Son fils Amaury achève le travail en 1393.

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On peut se faire une idée de l'apparence extérieure de ce bâtiment d'après un petit tableau du XVIIe siècle conservé au musée Condé, qui représente Chantilly avant les travaux de Mansart. Le château y conserve encore son apparence médiévale malgré les interventions de la Renaissance, il est ponctué de sept tours de plan circulaire couronnées de chemins de ronde à mâchicoulis et créneaux sous des toits coniques.

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Au XVIe siècle, une demeure de la Renaissance

En 1487 le dernier des Orgemont, qui n'a pas d'héritier, transmet le château de Chantilly à son neveu Guillaume de Montmorency. Son fils, Anne de Montmorency, compagnon de François Ier pendant les guerres d'Italie, fut séduit par l'architecture italienne de la Renaissance et décida d'adapter Chantilly à cette mode nouvelle.
A partir de 1527, une première campagne de travaux fut confiée à Pierre Chambiges, issu d'une famille de bâtisseurs de cathédrales. Celui-ci modifia essentiellement la cour intérieure, mais l'ensemble de la structure demeura peu changé par rapport au Moyen-Âge. Les tours furent conservées et des corps de logis intérieurs s’insérèrent entre elles, adossés à la muraille, qui fut percée de fenêtres. Cela permit de transformer la forteresse médiévale en lieu de résidence. Cette série de travaux s'acheva vers 1530.
La seconde campagne de travaux débuta lorsque le connétable, écarté du pouvoir après la mort d'Henri II, fut obligé de se retirer sur ses terres d'Ecouen et de Chantilly, à partir de 1558. Un nouvel architecte, picard d'origine mais adepte de la manière italienne, Jean Bullant, fut chargé de construire entre 1558 et 1563 un « château neuf ». De faible hauteur et d'architecture régulière, il se situe sur une île basse occupée par une volière, aménagée en jardin au côté sud du château, d'où son nom actuel de "jardin de la Volière". L'essentiel de ce petit château a été conservé dans son état d'origine et constitue actuellement le plus ancien témoin du passé architectural de Chantilly. L'édifice présente un plan en forme de fer à cheval, avec, du côté de l'étang, un long bâtiment flanqué perpendiculairement à ses extrémités de deux corps de logis. Celui de l'est constituait l'entrée, qui était accessible par un pont-levis mais qui est devenue depuis le XIXe siècle une vaste fenêtre avec un balcon. Sa façade extérieure exprime le nouveau parti-pris architectural et évoque un arc de triomphe romain, dont le grand portique central s'appuie sur des doubles colonnes surmontées de pilastres. La façade sud du principal bâtiment présente deux travées verticales de fenêtres à lucarnes surmontées de frontons qui rompent l'entablement. Les fenêtres à meneaux (croisées de pierre) de la travée supérieure font le lien entre la période gothique et la Renaissance.

L'évolution du château aux XVIIe et XVIIIe siècles

La succession des fêtes et des réceptions à partir de l'installation du Grand Condé à Chantilly rendit nécessaire la rénovation des deux châteaux afin de loger plus commodément les invités, désormais nombreux à venir admirer le nouveau parc.
L'architecte Mansart fut appelé à rénover le petit château. Il installa les appartements du Grand Condé au rez-de-chaussée et, à l'étage, il aménagea une galerie pour accueillir des tableaux représentant les principales victoires militaires du Grand Condé, la galerie des Actions de Monsieur le Prince. Elle fut achevée par le fils de ce dernier en 1686
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De 1687 à 1690, Mansart intervint sur la partie occidentale du grand château afin d'en accroître la superficie habitable. Il ne put toutefois achever son projet, qui fut repris et transformé au siècle suivant.
En 1718 l'arrière-petit-fils du Grand Condé, Louis-Henri de Bourbon, décida de reprendre les travaux du grand château et fit appel à l'un des collaborateurs de Mansart, Jean Aubert, maître d'ouvrage de sa résidence parisienne, le Palais-Bourbon. Aubert s'inspira du projet de Mansart, réalisé sur la partie ouest pour transformer la partie est sur le même modèle. Il fit ainsi apparaître une cour intérieure en forme de pentagone dans laquelle une chapelle de plan ovale fut aménagée face au Petit Château. L'ensemble de ces réalisations n'est plus visible aujourd'hui, à la suite des destructions de l'époque révolutionnaire.

Les autres bâtiments du site : la Maison de Sylvie

Dès 1582, Anne de Montmorency avait fait construire un pavillon de chasse dans le secteur boisé du parc, au-dessus de l'étang bordant la route de Paris. Ce bâtiment abrita un temps le poète Théophile de Viau protégé par son petit-fils Henri II de Montmorency des poursuites des Jésuites qui l'avaient fait condamner à mort pour ses vers licencieux. La duchesse de Montmorency aimait venir y séjourner et pêcher dans l'étang. Théophile de Viau l'avait poétiquement appelée Sylvie. L'étang ainsi que le pavillon attenant sont depuis lors désignés sous ce nom.
En 1889 le duc d'Aumale y fit adjoindre un pavillon octogonal, disposé pour recevoir des boiseries du XVIIIe siècle ôtées d'un pavillon de chasse en forêt de Dreux.

Les autres bâtiments du site : les Grandes Ecuries

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En 1719, Louis-Henri de Bourbon commanda à son architecte Jean Aubert un édifice colossal, destiné à montrer sa passion de la chasse à courre et son désir d'égaler le roi : les Grandes Ecuries. Implanté sur la vaste pelouse au sud du château, conçu comme un bâtiment autonome, ce palais pour les chevaux voulait rivaliser en effet avec les Ecuries royales de Versailles, construites par Jules Hardouin-Mansart une quarantaine d’années auparavant. Parallélépipède de 186m de long sur 13m de large, haut de 13,80m à l’entablement, il est surmonté d’une balustrade couronnant l’ensemble, entièrement construit en pierres appareillées provenant de la carrière souterraine ouverte sous la pelouse pour sa construction. Trois pavillons de plan carré rythment l'ensemble : deux aux extrémités et un au centre, qui dépasse l’alignement de cinq mètres. Le pavillon central est surmonté d’un dôme dont le sommet sert de socle à la statue en plomb de la Renommée, d’après Coysevox. Fondue sous la Révolution, elle a été récemment reconstituée.
L’intérieur du dôme abrite un grand volume vertical, voûté à 8 pans, haut de 28m, large de 20,50m et dont les murs percés d’arcades atteignent 5 m d’épaisseur. Un abreuvoir décoré de palmiers et de stalactites occupe l’arcade face à l’entrée. De chaque côté du dôme l’écurie déploie deux immenses nefs qui ont pu accueillir jusqu’à 240 chevaux.
Derrière le principal corps de bâtiment, de vastes dépendances se répartissent autour de deux cours : du côté est la cour des remises où étaient rangées des dizaines de voitures, berlines, calèches et traîneaux, et du côté ouest la cour des chenils, conçus pour abriter plus de 500 chiens de meutes. A l’autre extrémité, du côté du château, une cour de manège ronde, bordée de grandes arcades aveugles, est destinée aux exercices de haute école. A l’extérieur du bâtiment, un portique monumental de trois travées de colonnes ioniques s’appuie sur les arcades ouvertes : la porte Saint-Denis. Il s'agit en fait de l'amorce d'un long bâtiment symétrique au premier, que l'on projetait de construire. La mort du duc de Bourbon en 1740 interrompit le chantier, comme le prouvent les pierres d’attente implantées le long de la façade.

Les autres bâtiments du site : Jeu de Paume et château d'Enghien

Le jeu de paume fut très en faveur en France aux XVIe et XVIIe siècles, avant de disparaître progressivement au cours du XVIIIe siècle. Louis-Joseph de Bourbon, fils de Louis-Henri, grand amateur de ce jeu ancêtre du squash, fit construire un jeu de paume en 1756-1758 face aux Grandes Ecuries par son architecte Claude Billard de Bellicart. Long de 45m et large de 14m, pour une hauteur d'environ 11m, il comporte deux entités distinctes, la salle de paume proprement dite et la "dépouille", c'est-à-dire les salles servant de vestiaires aux joueurs et le logement du paumier.
Le château d'Enghien, que découvre le visiteur à droite de l'entrée, fut construit à partir de 1769 par le nouvel architecte du prince, Jean-François Leroy. C'est une longue aile d'un seul étage, construite à l'italienne, avec un toit bas caché par une balustrade. Sa fonction principale était de loger à proximité du château les invités du prince et leurs domestiques, en un temps où fêtes et réceptions se faisaient plus fréquentes et plus importantes. Comme le premier occupant en fut le duc d'Enghien, petit-fils de Louis-Joseph né en 1772, le nom de "château d'Enghien" resta attaché à ce bâtiment.

Le château de Chantilly sous la Révolution, et au XIXe siècle

Le départ des princes en exil dès le mois de juillet 1789 désignait particulièrement le domaine et le château de Chantilly aux représailles de leurs adversaires politiques. Dès le mois d’août 1789, le château et les Grandes Ecuries furent pillés.
A partir de l’été 1793, sous la Terreur, le mobilier du château fut dispersé et vendu, puis le château vide fut utilisé comme prison départementale. Plus de mille suspects furent ainsi détenus. Le domaine fut morcelé en lots vendus à des particuliers ou affectés à l’Etat. Le château, laissé à l’abandon après la Terreur, fut adjugé en 1799 à deux entrepreneurs qui le démolirent pour en récupérer les matériaux.

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Le marché leur fut retiré peu après, ce qui préserva le Petit Château de la destruction, de même que les Grandes Ecuries et le château d’Enghien, qui avaient été affectés au casernement d’un régiment de dragons. Mais pendant plus d’un demi-siècle, la vision du château fut celle d’un immense belvédère, planté d’arbres après le retour des princes, dans le prolongement de la terrasse du Connétable. Le prince de Condé et son fils le duc de Bourbon parvinrent à reconstituer leur domaine à partir de 1817. Mais ils ne disposaient pas des moyens financiers nécessaires pour reconstruire le Grand Château. Ils se contentèrent de le relier au Petit château en faisant combler le fossé d'eau séparant les deux châteaux, créant ce qui est aujourd'hui la cour de la Capitainerie.
C’est au duc d’Aumale, Henri d'Orléans, légataire en 1830 du dernier prince de Bourbon, qu’il revint de reconstruire le Grand Château de Chantilly. Ce projet lui tenait à cœur dès sa jeunesse mais il ne put aboutir qu'après le long exil qui le tint éloigné de France pendant plus de vingt ans.
En 1844, après son mariage, le duc d’Aumale engagea une première campagne de travaux pour aménager des appartements modernes et confortables dans le Petit Château. Le projet et la réalisation en furent confiés à Eugène Lami, qui conçut et exécuta le décor des Petits Appartements, inchangé de nos jours. Le duc d’Aumale s’adressa ensuite à l’architecte Félix Duban, créateur des bâtiments de l’Ecole des Beaux Arts à Paris, pour aménager en 1847 une galerie extérieure en bois afin de desservir les appartements du Petit Château : la galerie Duban. Satisfait du résultat, le duc d’Aumale lui commanda alors un projet de reconstruction du Grand Château, qui ne vit jamais le jour en raison de la révolution de 1848 et de son départ en exil.
Après la chute du Second Empire et l’installation de la III
e République le duc d’Aumale put revenir en France. Grand collectionneur d'œuvres d'art et de livres anciens, il put enfin envisager de mener le projet qui lui tenait à cœur : reconstruire Chantilly et en faire un musée. Mais Duban étant mort en 1870, il fit appel à un autre architecte, Grand Prix de Rome 1855, Honoré Daumet. Daumet fut invité à s’inspirer du style Renaissance de la monarchie des Valois, plutôt que de l’architecture précédente datant des Bourbons, une dynastie devenue impopulaire depuis la Révolution. Pas question donc de restitution à l’identique ni de création originale, mais plutôt des références au passé, selon le goût caractéristique du XIXe siècle.

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Sur le plan triangulaire des fondations, Daumet dut concevoir des pièces de réception, dont une vaste salle à manger, un grand corps de logis abritant des appartements d’apparat adjoints au musée après 1886 et des salles de musée permettant d’exposer les collections constituées pendant l’exil, sans oublier une galerie destinée aux 44 vitraux de l’histoire de Psyché qui provenaient du château d’Ecouen et faisaient partie de l'héritage du duc d'Aumale. Une chapelle distincte de l’ensemble fut également reconstruite, pour intégrer un monument en bronze abritant les cœurs des princes de Condé.
Les travaux débutèrent en 1876 et s’achevèrent en 1885. Au centre de la terrasse fut réédifiée une statue équestre du Connétable, non plus Henri, mais Anne de Montmorency, son père, œuvre du sculpteur Paul Dubois (1884). Face à elle, l’entrée du château se présente sous la forme d’une galerie percée de huit arcades avec au centre un pavillon couvert d’un dôme qui s'inspire du château de Fontainebleau.
L'agencement de la cour intérieure de forme triangulaire joue sur les différences de niveau et permet d'en faire le dispositif central d'où l'on accède à tous les corps du bâtiment. Face à l'entrée, un pavillon surmonté d'un dôme offre aux visiteurs venus en voiture à cheval la possibilité de se protéger de la pluie pour entrer dans le vestibule d'Honneur. De là, le visiteur peut accéder soit au Petit Château, devenu les grands appartements, soit, en montant quelques marches à sa droite, au Grand Château devenu le musée Condé. Il peut enfin, en empruntant l'escalier monumental à cage ovale, descendre vers le niveau inférieur du petit Château et accéder à la galerie Daumet qui mène aux petits appartements privés du duc d'Aumale. Une seconde entrée au nord de la cour intérieure permet d'accéder directement au Logis par une porte à colonnes de marbre surplombant un perron semi-circulaire.
Il convient enfin de noter que ce château, dont l'apparence extérieure s'inspire du style de la Renaissance, a bénéficié au XIX
e siècle des aménagements intérieurs les plus modernes : éclairage au gaz, chauffage central et réseau de distribution d'eau chaude. Attaché au passé, le duc d'Aumale n'en était pas moins très sensible au progrès technique de son temps.