(Catherine de Médicis et Charles IX - cat. n° 18 et 11)

La satire : Agrippa d’Aubigné, Les Tragiques, II « Les Princes », vers 755-772.


755 Encor la tyrannie est un peu supportable
Qu’un lustre[1] de vertu fait paroistre agreable.
Bien heureux les Romains qui avoyent les Cesars
Pour tyrans, amateurs des armes et des arts :
Mais mal-heureux celui qui vit esclave infame[2]
760 Sous une femme hommace et sous un homme femme ![3]
Une mere douteuse, apres avoir esté
Macquerelle à ses fils, en a l’un arresté
Sauvage dans les bois, et pour belle conqueste,
Le faisoit triompher du sang de quelque beste :
765 Elle en fit un Esau[4], de qui le ris[5], les yeux
Sentoyent bien un tyran[6], un charretier furieux[7] ;
Pour se faire cruel, sa jeunesse esgaree
N’aimoit rien que le sang et prenoit sa curee[8]
A tuer sans pitié les cerfs qui gemissoyent,
770 A transpercer les dains et les fans qui naissoyent,
Si qu’aux plus advisez[9] cette sauvage vie
A faict prevoir de lui massacre et tyrannie.
Les tragiques, Livre second, « Princes »

 


[1] Lustre : éclat.

[2] Infâme : qui a mauvaise réputation et digne de l’indignation publique.

[3] Il s’agit de Catherine de Médicis et Henri III qui semblent avoir échangé leur sexe respectif.

[4] Esaü, personnage biblique (Genèse, XXV, 27) et grand chasseur dont la passion inspire de nombreuses scènes dans la décoration des intérieurs de la renaissance (château d’Ecouen), devient ici la figure sanguinaire de Charles IX.

[5] Le ris : le rire.

[6] Le rire et les yeux du second fils de Catherine de Médicis indiquent qu’il est un tyran.

[7] Charles IX jurait comme un charretier. Furieux : en proie à la folie dévastatrice et sanguinaire.

[8] Terme de vénerie. Portion de la bête que l'on donne aux chiens après qu'elle est prise.

[9] Si que : introduit une subordonnée de conséquence (tellement … que …). Advisez : perspicaces.

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(Catherine de Médicis et Charles IX - cat. n° 18 et 11)

L’autre[10] fut mieux instruit à juger des atours[11]
Des putains de sa cour, et, plus propre aux amours,
775 Avoir ras[12] le menton, garder la face pasle,
Le geste effeminé, l’oeil d’un Sardanapale[13] :
Si bien qu’un jour des Rois ce douteux animal,
Sans cervelle, sans front[14], parut tel en son bal.
De cordons emperlez sa chevelure pleine,
780 Sous un bonnet sans bord fait à l’italienne,
Faisoit deux arcs voutez ; son menton pinceté[15],
Son visage de blanc et de rouge empasté[16],
Son chef tout empoudré[17] nous monstrerent ridee,
En la place d’un Roy, une putain fardee.
785 Pensez quel beau spectacle, et comme il fit bon voir
Ce prince avec un busc[18], un corps[19] de satin noir
Couppé à l’espagnolle, où, des dechicquetures[20],
Sortoyent des passements[21] et des blanches tireures ;
Et, afin que l’habit s’entresuivist de rang[22],
790 Il monstroit des manchons[23] gauffrez de satin blanc,
D’autres manches encor qui s’estendoyent fendues,
Et puis jusques aux pieds d’autres manches perdues[24].
Pour nouveau parement il porta tout ce jour
Cet habit monstrueux, pareil à son amour :
795 Si qu’au premier abord chacun estoit en peine
S’il voyoit un Roy femme ou bien une homme Reyne.

 

[10] Henri III.

[11] Parures, vêtements.

[12] Le menton rasé. La mode masculine était de porter la barbe.

[13] Sardanapale, roi légendaire d’Assyrie.  Son nom est devenu dès l’Antiquité l’antonomase du tyran efféminé et luxurieux. Dion Chrysostome, auteur antique, le peint « coulant sa vie à l’intérieur de son palais avec des eunuques et des concubines, sans jamais rien voir d’une armée, d’un combat ou ‘une assemblée publique », revêtu de vêtements féminins, parfumé et riant aux éclats au milieu du cortège bacchique.

[14] Sans vaillance.

[15]  Arracher le poil avec une petite pince.

[16] Couvrir de pâte ou de matière pâteuse.

[17] Les cheveux poudrés.

[18] Baleine en acier qui sert à faire tenir droit le devant d'un corset, d'un corsage de robe.

[19] Partie des vêtements qui s'applique à la partie supérieure du corps.

[20] Taillade faite dans une étoffe. Déchiqueter.

[21] Tissu plat de fil d'or, de soie, etc. qui sert à orner des habits.

[22] Afin que l’ensemble du vêtement soit harmonieux.

[23] Fourrure disposée en forme de sac ouvert par les deux bouts, et dans laquelle on met ses mains pour se garantir du froid. Le satin blanc est cousu sur le tissu des manchons et apparaît donc en relief.

[24] Ces manches perdues ne sont pas des manches à crevés mais des manches flottantes, complètement ouvertes dont le tissu est par conséquent perdu.