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« Inauguration de l’ossuaire de Douaumont »
L’ossuaire de Douaumont et le site mémoriel de Verdun

L’événement dont il est question est l’inauguration de l’ossuaire de Douaumont. Celle-ci a été faite par le président Albert Lebrun en août 1932. Cet ossuaire abrite les restes non identifiés d’environ 130 000 soldats français et allemands. L’initiative de sa construction revient à l’évêque de Verdun, Monseigneur Ginisty, qui lança l’idée en 1919. En septembre 1927, les travaux étaient suffisamment avancés pour que la première partie de l’édifice soit inaugurée par le président Gaston Doumergue. L’inauguration définitive, quant à elle, eut lieu en 1932.

L’ossuaire appartient au site de Verdun qui est devenu, après-guerre, une zone mémorielle du champ de bataille : sur ce sol s’est déroulée l’une des plus terribles batailles de la Grande Guerre, avec quelque 300 000 morts ou disparus, côté français. Devenu un haut lieu d’attractivité du souvenir, il constitue, au même titre que toutes les nécropoles et cimetières nationaux, un élément central du culte des tués de la guerre. Le commentaire accompagnant les deux photographies précise qu’à la veille de l’inauguration de l’ossuaire de Douaumont, diverses cérémonies se sont déroulées dans Verdun. Les deux photos n’offrent pas une vue de cet ossuaire, mais d’enfants dans un cimetière situé à proximité : celui du Faubourg du Pavé. Dans ce cimetière 5722 corps (en fait, ce sont plus de 12 000 hommes qui sont enterrés sur la commune de Verdun dans trois cimetières différents et plusieurs milliers d’autres le sont dans des cimetières avoisinants). Celui du Faubourg du Pavé présente l’originalité de contenir les « sept autres inconnus de 1920 », les « non choisis » (choix du soldat inconnu à Verdun, le 10 novembre 1920) réunis dans un enclos.

Les enfants : des témoins du sacrifice de leurs aînés

Les deux photographies ont été prises dans le cimetière du faubourg du Pavé.

L’une d’elles montre des enfants fleurissant les tombes du cimetière. L’autre donne une vision plus générale de la cérémonie : les enfants se recueillent devant les tombes (vraisemblablement lors de la minute de silence). Sur cette photo, ils apparaissent au premier plan (les adultes sont présents mais sont au second plan, davantage concentrés autour du mât porte-drapeau). Coiffés d’un calot sur lequel ils ont accroché la cocarde tricolore (le modèle avait été adopté par le Souvenir français à partir de 1917 pour honorer les tombes de guerre), ils sont une demi-douzaine tournés vers l’objectif de l’appareil. Les autres participants visibles leur tournent le dos. Leur visage témoigne de la gravité et de la solennité de la cérémonie. Cet effet recherché se retrouve sur la seconde photo. Cette fois, ils fleurissent les tombes. Leur attitude laisse supposer que le photographe les a prévenus et leur a demandé de poser. Une mise en scène dont la finalité est de montrer le rôle symbolique que tenaient et devaient tenir les enfants lors des cérémonies du souvenir. Systématiquement associés ( la question de leur participation ne relevait pas d’un libre choix. Leur présence avait un caractère obligatoire), ils rappellent que la guerre a été faite, entre autres, pour eux, pour les générations futures. Ils sont aussi les vecteurs du souvenir : celui du sacrifice de leurs aînés.

Les deux clichés visent également à fixer les deux composantes essentielles du travail de mémoire concernant les morts au combat :

- Une composante individuelle du rituel de deuil qui met l’accent sur le sacrifice de chaque soldat. Ce rite, censé aussi répondre à la douleur de chaque famille en deuil est signifié par le plan rapproché sur les tombes individuelles et les marques de dévotion qui concernent chacune d’entre-elles.

- Une composante collective célébrant le sacrifice de la nation et la gloire des soldats morts pour la France. Elle est traduite par le plan large sur le rituel commémoratif (minute de silence, levée du drapeau, ordonnance cérémonielle et présence des officiels) ainsi que par le concept architectural (mât porte-drapeau aux couleurs nationales surplombant les alignements de tombes identiques).

Le travail de mémoire : signification et symbolique

L’ossuaire : il n’est pas un monument religieux, ou civil, ou militaire, mais un immense monument aux morts, une sépulture collective pour que tous les cadavres anonymes ne tombent pas dans l’oubli. Sa signification est à l’opposé des usages qui prévalaient à sa réalisation lors des conflits précédents. Il s’agit, cette fois, en accord avec la nouvelle perception individualisée de la mort au combat, de donner une tombe aux morts non identifiés et d’offrir un tombeau aux familles. Alors qu’avant la Première Guerre mondiale, l’ossuaire exaltait la mort héroïque à la guerre en mettant les restes humains en représentation, cette fois il est avant tout conçu pour mettre en correspondance la mort de masse avec les rituels de l’intime.

Le cimetière : les documents iconographiques permettent d’appréhender partiellement les caractéristiques d’un cimetière militaire français dont le dispositif type fut adopté en 1927: alignement de tombes individuelles dont l’organisation s’articule autour d’une allée centrale de circulation. Sur chaque tombe sont indiqués le nom du soldat, son régiment, la date de son décès et s’il ne s’agit pas d’un suicide, de la mention « mort pour la France ». Chaque tombe présente également les caractères d’appartenance religieuse ou non : croix latine, stèle israélite, stèle musulmane, stèle pour les libres penseurs. Le mât porte-drapeau, généralement situé au centre du cimetière, signifie que les cimetières français sont des cimetières nationaux où sont enterrés les soldats morts pour la France.

Les cérémonies commémoratives : elles établissent dans l’hommage rendu aux morts un culte syncrétique mêlant la République et l’Eglise. Elles relèvent, au même titre que l’érection des monuments aux morts, d’un immense travail collectif visant à rendre les honneurs funéraires à des morts qui en ont été la plupart du temps privés et à exalter les vertus civiques du sacrifice. Elles masquent ainsi les plaies du corps meurtri en les dissolvant dans l’allégorie ou l’abstraction. Elles cherchent à rendre la mort de masse plus tolérable en la convertissant symboliquement : les soldats sont morts pour la France, pour la liberté, pour défendre la civilisation contre la barbarie. Elles exaltent ainsi l’héroïsme des défenseurs de la patrie dont le sacrifice tenait lieu de victoire. Face au devoir accompli par les disparus existe un devoir parallèle, celui de sauvegarder leur mémoire et la mémoire de leur sacrifice. Enfin, à travers le culte des morts, il y a aussi la volonté de consoler les familles, de participer à leur douleur et tenter de la réduire. Toutefois, les cérémonies semblent avoir créé une distorsion peu compatible avec le chagrin personnel. Comme le soulignent les derniers travaux historiographiques(1), elles n’ont pas rendu la douleur plus supportable et n’ont pas réussi à « banaliser » la mort.

(1)
Pour en savoir plus, voir à ce sujet l’ouvrage de Luc Capdevilla, Danièle Voldman ; « Nos morts, les sociétés occidentales face aux tués de la guerre » ;
éditions Payot, 2002, 284p.

   

© CRDP de l’académie d’Amiens - Les Enfants dans la Grande Guerre, juin 2003.
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