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Sélection d’objets

Jeu de l’oie

 

 

« Le Pas de l’oie renouvelé des Boches »

Le jeu sorti durant la guerre et édité à Paris offre un échantillon très varié et assez complet des représentations de l’ennemi offertes aux enfants. Son principe repose, pour l’essentiel, sur le langage des images à travers un parcours initiatique (labyrinthe en forme de spirale) et ludique dont les principes didactiques se trouvent définis dans la règle du jeu.

La stigmatisation et la haine de l’ennemi s’articulent autour de trois constituants qui s’inspirent du conflit mais également des stéréotypes nationaux qui s’étaient forgés avant guerre.

L’antagonisme politique

Le thème vise le pouvoir autocratique et militaire du régime impérial rendu responsable de la guerre et assimilé à une entreprise tyrannique qui menace les valeurs de la démocratie et de la civilisation.

Cette séquence est celle qui se trouve la plus développée dans le jeu à travers sa configuration centrale sur le plan visuel et thématique : le titre détourné du jeu ; la figure agrandie et caricaturée de l’empereur Guillaume II placé sur la case finale du jeu (63), sa mise en chaîne qui renvoie au but ultime du jeu et établit le parallèle avec celui des Alliés dans la guerre ; le principe négatif de la règle et sa représentation systémique en image qui pénalise les cases représentant la figure du pas de l’oie de l’armée allemande.

L’idée de gouvernement et de caste militaire tyrannique est également mise en évidence dans la partie finale et décisive du jeu : cases 60- 61- 62 et surtout 58, case de la  « mort » pour le joueur et qui représente le Konprinz (prince héritier).

L’organisation  du jeu autour de cet archétype tient probablement au fait que le rejet du militarisme prussien faisait consensus au sein de l’opinion française. Il est vraisemblable aussi que l’image de l’empereur en uniforme, facilement identifiable auprès du jeune public, ait servi de convenance pour indiquer la double portée symbolique de la guerre : le militarisme prussien comme responsable de la guerre et de ses aspects dévastateurs ; sa destitution comme finalité du conflit et condition de la paix à venir.

L’antagonisme social

Ce thème est celui qui s’inspire le plus du conflit en cours et de l’occupation d’une partie du territoire national. Il procède au déclassement social de l’ennemi en situant ce dernier en dehors des conventions de la guerre et des valeurs qui lui sont attachées. La dévalorisation guerrière de l’ennemi est présentée comme le résultat d’une déviance propre à la formation sociale de l’Allemagne : succombant facilement à l’émotion et à la soumission, l’image du combattant renvoie à celle du sujet vis à vis de son maître, plus largement à celle du peuple dépossédé de son destin car asservi (allusion au rôle joué par le militarisme prussien et la caste aristocratique dans la formation de la société allemande contemporaine) :

L’image de l’antihéros : la couardise (37),  la lâcheté ( 1, 14, 25 et 39 ), l’asservissement ( 50 et 52).

L’image d’une aristocratie militaire usurpatrice et oppressive, de son pédantisme comme preuve de sa décadence ( 8, 27, 46, 49, 50, 58 et toutes les cases sur le Pas de l’oie).

La servilité du soldat comme produit du despotisme et du militarisme est présentée à son tour comme facteur conduisant ce dernier à des réactions antisociales, à une mentalité  criminogène vis à vis des individus en situation d’infériorité. Cet aspect est mis en évidence dans le rapport presque exclusif du soldat allemand s’attaquant aux populations civiles qui servent de médiation pour aboutir à l’image du criminel de droit commun, plus largement au concept de marginalité emprunté à la psychologie sociale et à la morale éducative.

Le vol et les pillages ( 20, 22, 28, 57), les exactions et destructions (4, 13, 16, 23, 31, 47) , la perversion et le sadisme (16).

 

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La case 26 fait référence à l’entreprise allemande « Kub » présente à l’international. Soupçonnée d’abriter des espions, ses locaux parisiens furent, au moment de la déclaration de guerre, la cible de la vindicte populaire.
  Dans une perspective inverse, l’idée de justice qui doit s’appliquer à l’ennemi de l’ordre et du bien public est contenue dans le principe gratifiant de la règle du jeu où l’enfant tient le rôle du héros-justicier : le joueur chanceux est invité à progresser plus vite pour démasquer l’entreprise de subversion (la réalisation du 9 qui conduit aux cases 26 ou 53 centrées sur le thème de l’espionnage et de la subversion* et le joueur gagnant parvenu au terme du procès des crimes commis par l’ennemi obtient son châtiment (63). L’image de l’empereur enchaîné qui dès le départ a « mal tourné » (1)  peut aussi être lue comme une référence métaphorique au  passage de la chaîne  qui conduisait les forçats, au terme de leur procès, du lieu de leur forfait au bagne.

La case 53 fait allusion au Cubisme, art français par excellence, que l’Allemagne cherche à imiter grossièrement. L’accusation renvoie au lieu commun qui déniait toute originalité et toute novation aux arts allemands. Les réussites scientifiques, commerciales et artistiques allemandes étaient vues comme le résultat du plagiat des méthodes et des modèles inventés ailleurs, considérations qui expliquent l’importance qu’on accordait au thème de l’espionnage.

 

 

L’antagonisme ethno-culturel 

Le constituant ethno-culturel établit une opposition de genre entre les deux peuples en guerre suivant le principe consacré du côté français de la « lutte de la civilisation contre la barbarie ».

Le premier mode, d’ordre culturel, raille la Culture allemande, ses mœurs considérées comme grotesques et primitives et présentées comme preuve de la démesure allemande, de son orgueil : les traditions alimentaires (2, 21, 24), les loisirs (6, 19, 54), les arts et la science allemande (33, 34, 44, 51) ; les armes allemandes (15, 17, 29, 48).

Le second mode, d’ordre biologique, vise à établir la nature intrinsèquement barbare et inhumaine de l’Allemand. Le point de vue scientiste et raciste est décliné à partir d’une triple objectivité :

une objectivité anatomique de la race allemande : son animalité (11, 45), la lourdeur et la grossièreté de ses formes (3, 7, 35, 55).

une objectivité physiologique : la voracité (21, 24, 41), la scatophilie (38), l’odeur (56).

 

 

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une objectivité psychologique caractérisée par un ensemble de réactions cérébrales qui témoigneraient d’une infériorité dans le domaine psychologique et dans le domaine moral : le fétichisme (le trousseau de clefs (32), la croix de fer (40), la pipe traditionnelle allemande (43) le casque à pointe …) ; le mimétisme parasitaire à travers l’espionnage et la contrefaçon commerciale (26, 35, 42, 53, 59), le ritualisme (la religion (5), la boisson (5, 57), la parade au pas de l’oie) ; la colère agressive (4), le servilisme inné (12, 18). **

Pour cette dernière classification de l’ennemi, les définitions en caractère gras sont empruntées à un ouvrage publié durant la guerre par le Dr Edgar Bérillon, La psychologie de la race allemande d’après ses aspects objectifs et spécifiques, Paris, 1917, Archives de l’Historial de Péronne ; ouvrage qui, comme son titre l’indique, accorde la primauté aux thèses ethniques et biologiques.

 

La négation et la haine de l’autre ont donc été poussées à l’extrême et le jeu pour enfant témoigne, à double titre, de la banalisation de la violence de guerre et du champ d’application nouveau qu’ont apporté les tensions nées du conflit aux thèses ethniques et biologiques.

Mais l’opposition de genre systématisée par le jeu est aussi jeu de miroir, inconscient celui-ci, où l’enfant, à l’écart des interdits et grâce à eux, est invité à découvrir et à s’approprier intuitivement les valeurs morales, éducatives et identitaires apprises en famille, à l’école et tendues vers le sentiment d’appartenance à la communauté nationale.

     

© CRDP de l’académie d’Amiens - Les Enfants dans la Grande Guerre, juin 2003.
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