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Sélection d’objets

Carton publicitaire
d’après-guerre

 

« Tir Eurêka, Sport national inoffensif »

Cette publicité pour la marque de jeu « Eurêka », non datée, est d’après-guerre. L’affiche est signée par le dessinateur humoristique Francisque Poulbot (1879-1946), père du gavroche montmartrois, célèbre pour ses images attendrissantes des gamins de Paris dans les revues de l’époque et leur très grand succès populaire.

Le message pacifiste que délivre le support iconographique est, à bien des égards, significatif des changements de représentation concernant la guerre, phénomène qu’il faut rattacher à l’expérience vécue de la Grande Guerre, de ses horreurs et aux sacrifices humains consentis.

La déprise avec les schémas culturels d’avant et du temps de guerre s’explique aussi par la démobilisation culturelle qui touche la France de l’entre-deux-guerres et qui s’exprime par l’adhésion de larges courants de l’opinion publique à l’idéologie pacifiste. Le cas de  Francisque Poulbot est à lui seul significatif du renversement de perspective. On est loin de la culture de guerre et de son anti-germanisme qu’illustrait alors le gavroche de l’auteur écrivant « Mort aux boches » sur les murs de Paris.

La rupture avec le modèle de jeu proposé avant-guerre s’opère par déconstruction des schémas de représentation de la guerre et de l’héroïsme anciennement établis. Pour ce faire, le dessinateur joue sur plusieurs registres :

L’emploi d’une tonalité humoristique qui vise intentionnellement à dédramatiser la portée du jeu, à le dissocier de la réalité guerrière, à détourner aussi l’enfant de la solennité qui entourait la geste guerrière. Une solennité renversée ou « piratée » à travers les slogans : celui du bas et son mode d’injonction à but pacifiste ; celui du haut par transformation de la sémantique guerrière (« in / offensif », « sport » comme proposition régulatrice des pulsions naturelles de l’enfant et alternative à celle de « tir » à la connotation trop militaire et agressive) ; des formules détournées qu’appuie le jeune « pirate » au premier plan, placé hors cadre et de la scène de jeu pour une démonstration expressive à l’intention des parents acheteurs.

La dissociation avec l’idéal guerrier et héroïque de la guerre est également introduite par la mise en scène où les enfants sont à la fois maîtres et acteurs de leur jeu et non plus conduits  à se projeter dans le monde des adultes, absent par ailleurs de la représentation. Le cadre urbain préféré et en opposition aux champs de la bataille intervient à propos pour renforcer cette vision pacifique du jeu.

La déconstruction touche également les valeurs patriotiques agrégées traditionnellement à la guerre. L’élément majeur en est signifié par la cible du jeu où le blanc, couleur de la paix, est inséré au point central de la cocarde tricolore. L’allusion métaphorique vient à point nommer le combat pour la paix  désormais placé au cœur de la raison patriotique.

La thématique patriotique, étroitement associée auparavant au passé glorieux et au culte de l’armée est aussi détournée de ses vieilles attaches militaires au profit de la vision sociale et populaire de l’histoire de France, ce que l’auteur, expert du genre, exprime par l’image de la barricade, de l’enfant des faubourgs, de l’enfant-gavroche porte-drapeau d’un patriotisme à portée émancipatrice qui s’inscrit dans la tradition révolutionnaire du peuple de Paris.

Ces convictions sociales et humanistes de l’auteur se retrouvent également dans les oeuvres que ce dernier a soutenues après-guerre (Œuvre nationale contre le taudis, Croix rouge américaine, Orphelinat général de France, pupilles de l’École Publique …). Elles s’accordent avec les évolutions des programmes enseignés à l’école publique où le credo pacifiste des enseignants s’attacha progressivement à faire disparaître de l’idéal patriotique ses aspects outranciers et guerriers au profit de valeurs sociales et humanistes (la paix, le travail, la terre).

Significatifs des traumatismes nés du conflit et de la rupture avec les représentations d’avant 1914 et avec celles du patriotisme radical de la Grande Guerre, les programmes d’histoire en 1938 mettent presque exclusivement l’accent sur l’enseignement de la civilisation matérielle et le peuple fait de travailleurs. Désormais, le passé social supplante le passé national.


© CRDP de l’académie d’Amiens - Les Enfants dans la Grande Guerre, juin 2003.
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