La représentation
du soldat
pendant la Grande Guerre

Le soldat français et l'expression de la conscience nationale
 

 
Le thème de la patrie, de la liberté et de la civilisation

La figure du poilu occupe une place de choix dans l’affiche française. En tant que modèle civique de la nation en armes, sa représentation est souvent associée au culte de la nation né de la Révolution de 1789, des guerres de la Révolution et de l’Empire. Le modèle politique forgé par les républicains au XIXe siècle s’inscrit dans cette matrice de l’identité nationale : celle de la patrie des droits de l’Homme, de la Grande Nation et de sa vocation universaliste. La revendication d’une mission civilisatrice de la France vise aussi en l’occurrence à stigmatiser l’Allemagne désignée comme l’ennemie de la liberté et de la démocratie.

Le culte de la nation puise également à d’autres sources historiques qui, à côté des valeurs de la Révolution élevées au rang de tradition, présentent la guerre comme l’accomplissement de l’histoire de France. Le thème de la défense de la civilisation doit donc aussi être abordé dans sa dimension conservatrice qui confère à la patrie-Messie une qualité ontologique inscrite dans le territoire et l’histoire du pays : les références à la Gaule héroïque, à la Gaule romanisée et à la France fille de Rome et de la tradition judéo-chrétienne.


 
Pistes d’exploitation

L’affiche d’Abel Faivre est celle qui rend compte de la manière la plus explicite l’idée d’une mission civilisatrice dévolue à la France, patrie de la liberté (représentation d’un poilu plantant l’étendard de la liberté sur un globe terrestre, la pointe de la hampe dirigée vers l’Allemagne).


 

La célèbre affiche « On les aura » du même auteur renvoie au même thème de la liberté mais de manière allégorique (représentation exaltée d’un poilu partant à l’assaut). Elle est surtout intéressante à étudier du point de vue de la composition plastique. En l’occurrence, l’auteur reproduit une figure de style couramment employée au XIXe siècle dans la peinture d’histoire pour symboliser l’idéal de conquête associé aux valeurs de la liberté et de la civilisation. Des comparaisons utiles peuvent être faites avec les œuvres les plus connues afin d’établir cette filiation historique de la conscience nationale (La liberté guidant le peuple de Delacroix ; Napoléon à Arcole de Gros ; les peintures de Vernet relatant la conquête de l’Algérie).

 

L’affiche de Falter permet d’aborder ce même thème par la détermination de l’antagonisme avec l’ennemi (représentation allégorique d’un poilu tordant le cou à l’aigle impérial allemand). La stigmatisation du militarisme prussien et du régime impérial de l’Allemagne est une autre manière de mettre en avant les valeurs de la patrie des droits de l’homme et du régime républicain.



 

L’affiche d’Abel Faivre permet d’élargir le référentiel culturel et historique attaché à la nation par la mise en exergue d’une France républicaine héritière de la romanité (représentation allégorique d’un poilu en tenue de gladiateur et combattant l’aigle allemand à l’aide du drapeau tricolore).


 
La guerre et l’inflexion vers un patriotisme défensif et de repli sur soi

L’affiche de propagande met également en évidence une deuxième composante de l’identité nationale à partir des représentations nées du conflit. Les caractères imprévus du conflit (guerre de longue durée, guerre et mort de masse) ont en effet conduit la plupart des auteurs à s’inspirer du contexte guerrier pour définir la nation, mode plus réaliste qui n’excluait pas le recours aux mythes nationaux et qui, même dans certains cas, pouvait se combiner avec eux comme le montre la sélection d’affiches couvrant les trois dernières années du conflit.

Les représentations du soldat en phase avec les spécificités du conflit et avec ses évolutions montrent qu’elles ont favorisé la lecture conservatrice du concept de nation au détriment de sa conception politique et universelle.

Cette inflexion vers un patriotisme défensif et de repli sur soi se traduit essentiellement par une ethnicisation des attributs du soldat et de ses fonctions en tant que vecteurs de la conscience nationale.


 
Pistes d’exploitation

L’affiche d’Auguste Leroux met bien en évidence le caractère populaire, défensif et pacifiste du patriotisme (représentation d’un poilu en permission tenant dans ses bras sa fille). La représentation plastique présente le soldat comme un homme du peuple, héros ordinaire faisant consciemment son métier de soldat par devoir pour la patrie et les siens. Les ressorts sociaux de la nation sont également soulignés par le slogan axé sur l’idée de préservation et de régénération du corps social de la nation. Le modèle civique de la nation s’écarte donc ici des représentations emphatiques de la patrie-Messie et de la civilisation pour les recentrer autour de valeurs refuges comme le foyer, la famille, la paix.


 

L’affiche de Jean Droit permet d’exploiter l’idée de repli et de retour sur soi de la conscience nationale à partir d’une vision mystique et sacralisée de la nation (représentation d’un poilu montant la garde dans sa tranchée) :

  • la sacralisation de la patrie à travers la symbolique de la tranchée associée à la terre de France ;

  • la vision mystique de la France tant dans le choix du sujet représenté en image (association de la terre et de la lumière) que dans le choix des mots (« aurore », « rêve ») ;

  • l’ethnicisation de la conscience nationale par l’attribution d’une signification morale et intérieure aux vertus guerrières et préférée à la signification conquérante et universelle qu’en délivrent les représentations classiques. Cet aspect est suggéré par la représentation plastique du poilu et ses traits de caractères (l’idée de stoïcisme, d’abnégation, de détermination, de résolution).




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« La représentation du soldat pendant la Grande Guerre »
Dossier du service éducatif et culturel de l’Historial de Péronne

© CRDP - Académie d’Amiens, septembre 2004
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