La représentation
du soldat
pendant la Grande Guerre

10. Dompierre (Somme), le 6 juillet 1916
 
 

Comme nous tirons très peu, nous pouvons visiter tous les alentours. Entre la ligne française et la ligne allemande de véritables champs de chardons avaient poussé en paix car le secteur était calme. L'ouragan de mitraille de ces jours derniers en a fauché des milliers et des milliers.

La tranchée allemande a été démolie. Les abris sont effondrés en bien des points.

Derrière la tranchée allemande se trouve le village de Dompierre. Jamais je n'avais vu avant ce jour une désolation pareille. Pas une maison du village n'est intacte. En examinant avec attention, je n'aperçois qu'une seule cheminée. Presque tous les toits sont effondrés. Un grand nombre de murs sont démolis.

Dans les endroits qui ont été particulièrement bombardés, il ne reste que des morceaux de briques. En certains points les trous d'obus sont si énormes, si serrés qu'on ne peut reconnaître ce qui existait là auparavant. Les habitants qui avaient une maison en ce coin ne pourront pas retrouver l'emplacement.

Quelques arbres sont encore debout, mais la plupart des branches ont été hachées par les éclats et presque toutes les feuilles ont été grillées par les gaz des obus.

Je traverse un jardin où je reconnais des poiriers, des groseilliers. Dans les ruines de la maison voisine, au milieu des briques et des plâtras, j'aperçois quelques objets tordus, méconnaissables : voici un lit de fer et ceci était sans doute une voiture d'enfant.

Tous les instruments de culture sont rangés sur la place. Ils ne sont pas détruits, mais tous les socs, toutes les dents sont tournées vers les anciennes tranchées : on a voulu en faire une barricade.


Le cimetière allemand est tout proche. Quelques obus y sont tombés et ils ont sans doute déterré des morts car cela sent fort mauvais. Je pénètre quand même. Toutes les croix portent la même inscription : Heldengrab (tombe de héros) puis le nom du soldat. Deux tombes se distinguent des autres car on y a apposé le portrait du mort avec des poésies, des versets sacrés, des images pieuses. La première poésie est ainsi conçue (autant que je puis la traduire, en rassemblant toutes mes connaissances d'Allemand) :


« Que ta tombe soit au lointain pays ennemi
C'est pour nous une peine bien dure.
Pourtant ta sépulture ne sera pas abandonnée.
Chaque soir, à l'heure de l'Angélus
Notre pensée aimante nous y conduira
Et, sur la tombe du héros
Elle déposera les fleurs du souvenir. »

Et la seconde :


« Ô ma femme et mes enfants
Je ne retournerai plus jamais dans notre maison
Je meurs au pays ennemi
Sans personne pour me serrer la main.
Ma dernière pensée, mon dernier regard
Ont été pour vous
Et maintenant, le ciel m'est ouvert. »





_____________________

« La représentation du soldat pendant la Grande Guerre »
Dossier du service éducatif et culturel de l’Historial de Péronne

© CRDP - Académie d’Amiens, septembre 2004
Tous droits réservés. Limitation à l’usage non commercial, privé ou scolaire.