La représentation
du soldat
pendant la Grande Guerre

15. Amiens (Somme), octobre 1916
 
 

Pour nous le repos est assez agréable bien que la nourriture soit médiocre, le coucher mauvais et la table aussi inexistante qu'au front. Les distractions ne manquent pas et comme l'argent n'est pas rare à notre arrivée chacun cherche au plus tôt à le dépenser. Le soldat est si peu sûr du lendemain qu'il recherche les plaisirs immédiats quels qu'ils soient. Chez lui, la prévoyance est entièrement détruite : qui sait de quoi demain sera fait. Amusons-nous aujourd'hui. Les privations qu'il endure en temps normal surexcitent encore ce besoin de jouir.

Les cafés sont abondamment fréquentés et beaucoup boivent jusqu'à s'enivrer. La rentrée au cantonnement par notre échelle est alors un autre problème fort difficile à résoudre.

D'autres courent les femmes avec fureur sans se préoccuper le moins du monde si elles sont saines. À ce petit jeu, beaucoup attrapent de graves maladies. Les cinémas sont très courus par les soldats comme par les civils mais c'est là une distraction fort saine si on la compare avec celles que recherche la majorité des troupiers.

Peu à peu, d'ailleurs, les porte-monnaies se vident et tout rentre dans l'ordre.


Pour moi, je profite de tous mes loisirs pour visiter la ville qui est immense ;

La Somme traverse Amiens et elle est sans cesse sillonnée par des bateaux. Aux environs d'Amiens, du côté de Rivery, Camon, les bords de cette rivière sont vraiment charmants.

La ville comptait 90 000 habitants avant la guerre. Elle renferme beaucoup de belles rues toujours encombrées par une foule considérable : il y a la population d'avant-guerre, il y a des réfugiés d'alentour, il y a les campagnards qui viennent à la ville pour affaires, il y a les embusqués si nombreux dans une ville assez voisine du front, il y a les soldats en repos, il y a les soldats des hôpitaux, le personnel de ces hôpitaux, les parents qui viennent voir leurs enfants en traitement.

Quelques magasins sont fermés mais la plupart sont restés ouverts et dans ceux-ci on peut acheter tout ce qu'on veut comme aux plus beaux jours de la paix : des diamants, des salles de bain, que sais-je encore. Il suffit d'y mettre le prix.

Dans certains quartiers, on remarque un grand nombre de maisons anciennes ayant un aspect fort pittoresque. La cathédrale est aussi fort belle à ce qu'il paraît, mais on ne peut guère l'admirer car de formidables tas de sacs à terre protègent contre les bombardements tout ce qui mériterait d'être vu.

En passant près d'un bazar, ma pensée se reporte sur M. Guyot qui était d'Amiens et tenait un bazar à Malesherbes. C'est lui qui m'annonça l'assassinat de Jaures et la guerre imminente. Lecteur assidu de l'Écho de Paris, il appelait la guerre de tous ses vœux. Comment se fait-il que des gens sensés aient accepté l'idée de la guerre sans reculer d'horreur ? C'est qu'en juillet 1914 beaucoup de Français croyaient à une guerre courte et facile.

La guerre tant souhaitée est venue. Elle n'a été ni courte ni facile. Bien plus elle atteignit directement le pauvre homme. Son fils mourut à l'hôpital et lui-même succomba peu de temps après. Le pauvre homme ne reverra plus sa bonne ville d'Amiens et c'est moi qui en foule les pavés, moi qui ne l'aurais sans doute jamais vue si la guerre n'était venue. (…)


Rédigé le 27 septembre 1917 à Winekem (Flandres)





_____________________

« La représentation du soldat pendant la Grande Guerre »
Dossier du service éducatif et culturel de l’Historial de Péronne

© CRDP - Académie d’Amiens, septembre 2004
Tous droits réservés. Limitation à l’usage non commercial, privé ou scolaire.