La représentation
du soldat
pendant la Grande Guerre

19. Secteur de Roye (Somme), mars 1917 après le repli allemand sur la ligne Hindenburg.
 
 

Enfin nous arrêtons à Omencourt. Le village est bien saccagé. Quelques maisons sont intactes cependant. Dans celle où nous couchons, il y a des traces d'incendie et l'on a jeté du goudron. "le feu n'a pas pris" dit la maîtresse. Et comme elle n'a pas sa langue en poche, elle nous raconte sa vie avec les Boches.

« — Je logeais des officiers qui étaient bien convenables. Ils s'en allaient tous les dimanches faire la noce à Saint-Quentin et en rentrant ils ne pensaient guère qu'à y retourner.

— Aviez vous à manger ?

— Mais oui. Nous avions tout ce qu'il fallait. On nous réquisitionnait tout, mais nous pouvions tout cacher. Pourquoi ne vous a-t-on pas emmenée puisqu'on a emmené tant de femmes ?

—  J'ai un enfant, dit-elle et les Boches n'ont pas emmené les femmes qui ont des enfants. A un moment donné, les Boches ont offert de placer nos enfants en Hollande. "Ils seront très bien là bas" disaient-ils. Mais ils se trouvaient bien partout. On les aurait mis avec les cochons qu'ils se seraient trouvés bien. Comment se fier à eux dans ces conditions ?

Y a-t-il eu des femmes d'ici qui se sont mal conduites ?

— Oui, mais il n'y a jamais eu de violence. Ce qui est le plus fort, c'est que les enfants nés dans ces conditions meurent tous. Comprenez-vous ? On leur donne à boire chaud. Cela leur brûle la langue. Ils ne peuvent plus avaler et meurent. Une jeune fille d'ici a eu un enfant avec un vétérinaire allemand. Elle pensait se marier avec lui. Elle peut toujours courir maintenant ! » (…)

Le 21, au matin, nous repartons. Avant d'arriver à Cressy, une femme nous croise. Et comme nous arrêtons, la conversation s'engage. « Je vais voir mon père à cinq kilomètres d'ici, dit-elle. Jamais les Boches ne m'ont autorisée à sortir. Nous avons pourtant eu un bon commandant pendant quelques temps. Il a demandé à partir pour ne pas voir les horreurs qu'il prévoyait.

— Les Boches étaient-ils méchants ?

— Non, c'étaient de braves gens, des pères de famille qui étaient bien rebutés de la guerre. Les jeunes étaient plus arrogants, surtout les gradés.

— Avaient-ils bien à manger ?

— Pas trop. Et ils se plaignaient surtout des conditions faites à leurs femmes et enfants. J'en ai vu pleurer en rentrant de permission.

— Aviez-vous des nouvelles de France ? Les Boches nous envoyaient la Gazette des Ardennes où ils racontaient ce qu'ils voulaient. Mais les avions français nous jetaient des journaux qu'on lisait en cachette.

— Vous avez donc des enfants qu'on ne vous a pas emmenée ?

— Oui, j'en ai trois et mon mari est aux zouaves. Je viens d'avoir de ses nouvelles et j'ai là une lettre pour lui. Je vais essayer de la faire mettre à la poste à Montdidier. »


Nous arrivons à Moyencourt. C'est ici l'oasis au milieu du désert. Tout est intact. Le village était un centre d'évacuation. On y a rassemblé les civils de tous les villages environnants. Un vieillard est sur sa porte : « Voilà le pain des américains, dit-il ». Et il nous tend un pain gris, mal cuit. « Demain, nous aurons pour la première fois du pain français ». Et sans qu'on lui demande, il nous donne son appréciation sur les événements : « Nous sommes bien ruiné ?. Jamais on ne pourra réparer de tels dégâts. Les Boches sont loin d'être battus. Et on n'en tirera jamais un sou, même s'ils sont battus. »

Un peu plus loin, voici une vieille femme. Elle a toujours logé des officiers, gens charmants, buvant du vin à quatre marks la bouteille, du champagne à dix marks, de l'eau de vie à douze marks. Et elle a mal débuté dans ses rapports avec les Français. Des soldats ont profité de son absence pour lui voler une montre. Elle dit cela d'un ton de parfaite résignation mais pourtant je suis honteux de la conduite de ce soldat. Le troupier est souvent presque obligé de voler car il a bien rarement tout ce qui lui est indispensable. Mais voler un objet de luxe reste inexcusable et voler ici me semble un véritable sacrilège.

Nous arrivons enfin à la dernière maison. Une femme court après son fils qui a sans doute fait le polisson. On voit ces choses là même en temps de guerre. « Dis lui merde à ta mère, crie un soldat ». La mère jette au soldat un regard sévère. Encore un qui va peut-être établir une comparaison désobligeante entre les Boches et nous. On nous a si souvent dit « Les Boches sont des Barbares » que nous ne jugeons pas à propos de surveiller notre conduite. Nous sommes persuadés que de toute manière la comparaison nous sera favorable. Est-ce bien sûr ?

Un peu plus loin un paysan est dans son champ. Il nous montre la monnaie employée au temps des Boches (des bons), nous renseigne sur la police (on devait rentrer de bonne heure, on ne pouvait sortir du village sans laissez passer) sur les prisonniers russes qui travaillaient aux environs, sur les prisonniers français qui passaient parfois « Au début, nous pouvions leur parler, leur donner des effets, du tabac. Plus tard, ce fut défendu. » (…)

Et nous arrivons enfin aux abords d'Esmery-Hallon. Nous formons notre parc et nous établissons nos tentes. Le village a été démoli avec méthode. Il n'en reste rien d'utilisable. Les maisons sont incendiées ou dynamitées, les puits plein de fumier, les pompes brisées. Sur les murs, des affiches subsistent. En allemand : « Soldats, ne payez les Français qu'avec de la monnaie de fer ou des bons municipaux ». En français, la déclaration de Bethmann Hollveg sur les buts de guerre des alliés, discours identique à celui qui a été publié dans les journaux français. Et surtout, il y a des ordres de réquisition pour tout, tout (laine, crin, caoutchouc, vieux métaux, etc. etc.). « Un jour, ils ont réquisitionné les confitures, me disait la dame de Moyencourt. Par peur, j'ai eu la bêtise de porter mes pots. Mais depuis, j'ai appris à vivre ! » (…)

Nous arrivons à Ham vers huit heures. Les premières maisons très coquettes ne semblent pas abîmées. Et comme la colonne s'arrête, un brave homme vient lier conversation avec nous.

« Les Boches étaient-ils bien nourris ?

— Oh ! non dit-il. Passé, le temps où ils donnaient à leurs chevaux du pain et du sucre. Aujourd'hui, ils sont bien rationnés.

— Comment prennent-ils cela ?

— Oh! très bien ; On leur promet la victoire et ils y comptent toujours. Cela les soutient. D'ailleurs, ce sont des fanatiques. Et puis, ils ont une discipline de fer. J'en ai vu un exposé pendant huit jours à un poteau pour être rentré deux heures en retard de permission. On le déliait la nuit naturellement mais on l'exposait tous les jours. » (…)

Bientôt, nous sortons de Ham et nous atteignons Estouilly. La gare, la voie, tout a sauté. Nous arrêtons et nous faisons la pause en attendant qu'un emplacement de batterie nous soit désigné.

Une jeune fille nous rejoint à ce moment et la conversation s'engage :

« Les Boches étaient-ils méchants ?

— Non, nous les appelions Boches et ils ne se fâchaient pas. Mais il n'aurait pas fallu parler ainsi aux officiers.

— Aviez-vous à manger ?

— Oui, car nous pouvions cacher ce que nous voulions. Mais depuis un mois qu'on nous a évacués ici, nous sommes vraiment malheureux.

— Les Boches avaient-ils à manger ?

— Pas trop, bien moins qu'au début.

— Croyaient-ils à la victoire ?

— Oh! oui. Ils disaient que les Français n'avaient plus de munitions, que les Anglais n'étaient bon qu'à donner des cigarettes aux Français. Pourtant, ils n'aimaient pas remonter aux tranchées.

— Aviez-vous une école ?

— Oui, chez nous, un vieil instituteur avait rouvert l'école.

— Et qui vous soignait quand vous étiez malade ? C'était un médecin boche, un brave homme. Il a encore soigné mon petit frère la veille de son départ. Nous partons, dit-il. Demain vous irez chercher le docteur anglais.

— Est-ce qu'il n'y a pas eu des femmes qui se sont mal conduites ?

— Oui, il y a eu des jeunes filles qui ont cru que les Boches allaient se marier avec elles. Il y en a une qui fréquentait un vaguemestre. Elle en était fière. Ce n'est pas rien un vaguemestre. Et lui revenait la voir tous les dimanches, de bien loin quelques fois. Mais, monsieur tout le mal qu'on a dit des femmes restées avec les Boches, ce sont les riches qui l'ont fait courir. Et eux, comment se sont-ils conduits ? Ils sortaient avec les officiers, les menaient en voiture, faisaient la noce avec eux. Est-ce bien, cela monsieur ?

— Les Boches vous parlaient-ils des événements ?

— Oui, ils nous disaient tout en l'arrangeant peut être un peu ; Notre refus de la paix les a exaspérés. Ce sera la guerre au couteau, ont-ils dit. Et je crois que nous voyons cette guerre. » (…)


Rédigé le 11 novembre 1917 à Villa Marietta, Nieucapelle, Flandres.




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« La représentation du soldat pendant la Grande Guerre »
Dossier du service éducatif et culturel de l’Historial de Péronne

© CRDP - Académie d’Amiens, septembre 2004
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