La représentation
du soldat
pendant la Grande Guerre

29. Bois de Maignelay (Oise), le 9 juin 1918
 
 

Dans les champs voisins, nous allons chercher à manger pour nos chevaux puis comme notre dîner n'arrive pas, nous manifestons quelque impatience.

Quelques camarades s'en vont rôder aux alentours pour tuer le temps. Bientôt l'un d'eux revient : « Voilà de la graisse, dit-il et voilà des pommes de terre. Nous allons faire des frites ». Aussitôt dit que fait. On épluche en hâte les pommes de terre et on allume le feu. Bientôt la graisse fond et bout. Nous y jetons les pommes de terre et au bout de quelque temps nous les mangeons de bon appétit.

« Vous savez, il y a bien autre chose là où j'ai trouvé ma graisse ». Chacun prête l'oreille et se dirige vers le point indiqué. Chacun voit là une occasion de piller et le soldat aime le pillage. S'approprier ce qui ne coûte rien, quelle aubaine ! Nul doute que la guerre n'ait contribué à introduire cette idée dans le cerveau de gens qui étaient honnêtes auparavant. Et qui sait si l'idée malsaine ne survivra pas ?

Nous arrivons à une position de batterie toute proche et qui a été évacuée récemment. Deux obus seulement sont tombés sur cette batterie. Il y a eu un tué, un blessé et une caisse de gargousses a flambé. Mais ce n'était pas une raison suffisante pour partir car le bombardement était faible et il y avait à proximité de bons abris. Un fantassin que nous croisons juge sévèrement cette conduite : « Où en serions-nous si tout le monde agissait ainsi ? »

Chacun s'en va d'un abri à l'autre et annonce ses trouvailles à haute voix. « Tiens, j'ai une veste neuve. Je change les écussons et me voilà nippé, prêt à partir en permission.

 Moi, j'emporte deux toiles de tente. C'est toujours utile.

 Moi, je prends deux couvertures. On n'en a jamais trop.

 Et moi je m'empare de ce bidon. J'en ai déjà un. Cela fera deux.

 Voilà un imperméable qui ferait joliment mon affaire. Je l'achète.

 Tiens, une bâche toute neuve. Cela nous fera une tente superbe.

 Regarde cette pioche épatante. La veux-tu ? Pour moi, je prends cette jolie hachette.

 Des piquets ! Je les emporte pour attacher nos chevaux.

 Et voilà des livres. De quoi passer un bon moment. Je les enlève. »

À la tombée de la nuit, quand les propriétaires légitimes rentrent pour chercher leurs affaires, presque tout s'est envolé.




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« La représentation du soldat pendant la Grande Guerre »
Dossier du service éducatif et culturel de l’Historial de Péronne

© CRDP - Académie d’Amiens, septembre 2004
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