La représentation
du soldat
pendant la Grande Guerre

6. Rosières, mars 1916
 
 

Quand nous sommes rentrés le soir et que la soupe est mangée, nous allumons du feu et nous causons. Nous parlons naturellement de la grande offensive de Verdun et de la fin de la guerre qu'on entrevoit toujours pas.

un charcutier de Paris est de caractère joyeux. Il trouve que nos affaires vont bien :

« — Les Boches sont foutus, dit-il.

— Mais pourquoi ?

— Ils n'ont pu réussir à prendre Verdun, donc ils sont frits. Mon vieux, il n'y a pas besoin d'être bien malin pour voir que cette ruée là c'est la dernière sortie d'assiégés qui vont bientôt se rendre. Tenons bon et nous les aurons ! »

P., un électricien de Reims, est d'un avis identique :

« La guerre ne peut durer longtemps maintenant, dit-il. Quand les Boches vont voir qu'ils ne peuvent prendre Verdun, ils nous demanderont la paix.

— Tu crois ?

— J'en suis sûr-Ils nous offriront l'Alsace-Lorraine ?

— Naturellement

— Et ils payeront les pots cassés ?

— Cela ne fait aucun doute ».

G., un brodeur de Saint-Quentin, est fort en colère en pensant que les Boches sont chez lui. « Mais, patience, dit-il. Nous irons aussi chez eux leur rendre toutes les misères qu'ils nous ont faites ».

V. est de Paris où il exerce une profession très vague (camelot ? chapelier ?). Il exige l'écrasement de l'Allemagne « afin que les ouvriers puissent gagner leur vie ». Et il ne doute pas de la victoire proche.

Les paysans raisonnent mieux en général. Il est vrai que plus de la moitié ne disent rien et travaillent à l'écart. R. qui très adroit, confectionne des briquets ou différents petits objets. Il est extrêmement capable pour ces petits travaux et il ne juge pas à propos de perdre son temps à dire des bêtises : « Quand vous aurez bien discuté, à quoi ça vous servira-t-il ? ». Quelques autres ne font rien mais ne disent rien non plus : « A quoi bon ? disent-ils. Vos paroles ne feront pas finir la guerre ».

H. et C., au contraire, prennent souvent la parole. Ce sont des paysans des Ardennes, de caractère plutôt gai malgré leur situation. « Ma ferme est louée, dit H., faisant allusion aux Boches qui occupent son village. Mais mon locataire ne me paye pas son loyer ».

Eux ne croient pas que les Boches sont à bout parce qu'ils viennent de donner un grand coup. Ils ne croient pas que la paix soit proche. Ils ne croient pas que les Boches paieront tous les dégâts qu'ils ont fait chez nous : « Ce serait déjà difficile pour eux à l'heure qu'il est de tout payer. A plus forte raison dans un an ou deux si malheureusement la guerre dure encore aussi longtemps ». Ils ne croient pas comme V. que la guerre va améliorer leur sort : « Jamais, nous ne serons heureux comme avant la guerre ». Et ils sont absolument de mon avis quand je compare cette guerre à un procès :

« Qui gagne à un long procès ?

— Les avoués, les huissiers, tous les marchands de papier timbré. Mais le gagnant et le perdant s'en vont en bien mauvais état. L'un n'a plus que sa chemise, dit le proverbe. L'autre n'a plus rien. Qui gagne à une longue guerre ? Tous les fournisseurs de l'armée qui emplissent leurs poches tant qu'ils peuvent (cela s'est toujours vu) tous les spéculateurs qui profitent des circonstances pour exploiter la situation. Mais le peuple vainqueur est presque dans la même situation que le vaincu.

— Et ta conclusion ? dit P.

— Ma conclusion, c'est qu'on devrait essayer d'arrêter un procès qui menace de nous ruiner. Un mauvais accommodement vaut mieux qu'un bon procès, dit le proverbe

— Est-ce possible ?

— Je ne sais pas et je crois qu'aucun gouvernement ne cherche à le savoir.

— Mon vieux, ce sont les Boches qui ont commencé. Ce sont des salauds. Il faut leur casser la gueule.

— Sans doute, ils ont fort à se reprocher, mais cela n'empêche pas qu'une longue guerre nous ruinera. Au lieu de penser à la vengeance, on ferait mieux de faire attention à l'avenir de la France et d'essayer de terminer au plus tôt une aventure qui a trop duré.

— Mon vieux, on va terminer ça d'ici peu. Je te dis que les Boches sont fricassés ».




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« La représentation du soldat pendant la Grande Guerre »
Dossier du service éducatif et culturel de l’Historial de Péronne

© CRDP - Académie d’Amiens, septembre 2004
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