La représentation
du soldat
pendant la Grande Guerre

Les carnets de guerre de Charles Barberon
 
 
L’auteur

Les textes qui suivent sont extraits du journal d'un soldat ayant participé à la totalité de la Grande Guerre.

D'abord notés sur des supports plus pratiques (on suppose de petits carnets), son témoignage et ses commentaires ont ensuite été recopiés sur deux grands cahiers, environ quinze mois après la première écriture ; cet écart entre les deux moutures autorise l'auteur à ajouter les réflexions que lui permet le recul du temps. L'ensemble représente environ cinq-cent pages. Les deux manuscrits ont été achetés par L'Historial de la Grande Guerre en juin 2000.

Le récit est agrémenté de nombreuses cartes dessinées par l’auteur où ce dernier indique ses déplacements sur les différents théâtres d’opération auxquels il a participé. On y trouve aussi des annotations au crayon de bois sur les grands événements de l'époque, ainsi que des réflexions personnelles sur les responsabilités des différents belligérants.

Charles Barberon, instituteur et secrétaire de mairie à Orveau dans le Loiret est mobilisé en août 1914 à l'âge de trente ans. Il laisse derrière lui son épouse Angélique, institutrice à Orveau également et un petit garçon d'environ cinq ans.

Affecté au 131e régiment d'infanterie, il sera dans un premier temps servant d'une batterie puis fourrier de cette même batterie ( 1 ). Son parcours suit dans ses grandes lignes les principaux théâtres d’opération militaire sur le front de l’ouest au cours de la Grande Guerre : l’Argonne (hiver 1914-1915), la Somme (1916), les Flandres et le Chemin des Dames (1917), la Somme à nouveau en 1918. Il est démobilisé en mars 1919.

Nous ne savons rien de l’itinéraire et des engagements de Charles Barberon en dehors du témoignage qu’il nous a laissé sur sa guerre. Les réflexions qui accompagnent le récit de ses pérégrinations sous l’uniforme nous montrent cependant un esprit nourri du patriotisme humaniste et pacifiste caractéristique des hussards noirs de la République et soucieux de faire consciencieusement son devoir. Sa critique sur la guerre et les responsabilités qu’il attribue aux différentes puissances belligérantes laissent également supposer une proximité partisane avec les idées socialistes sans qu’il soit toutefois possible, faute d’informations précises sur ce point, de déterminer qu’elle était la nature exacte de son engagement (C’est ce que laisse penser aussi une coupure de presse retrouvée dans le manuscrit évoquant la mort au combat de Louis Jaurès en 1917, le fils du leader socialiste assassiné en 1914).

Le statut de l’écrit et son auteur

Les écrits de l’instituteur Charles Barberon sont avant tout l’histoire d’une expérience combattante. Le récit procède par recollement chronologique des notes prises sur le front et d’informations extraites de la correspondance envoyée à sa femme durant le conflit. Le contenu s’en trouve quelque peu appauvri par le décalage qu’introduit l’exercice d’écriture, se bornant d’autre part, à ne prendre souvent en considération que le cheminement factuel de l’expérience vécue. C’est pourquoi il nous paraît important d’aborder les carnets de guerre comme exercice de réécriture de l’expérience combattante, non pas que la véracité du témoignage puisse être mise en cause mais par la prise de distance inévitable qui s’opère avec l’événement rapporté et pour la part d’occultation qu’elle contient. Ainsi, n’apprend-on rien ou presque des relations et des sentiments qu’a entretenus l’auteur avec sa famille quand bien même ce dernier se sert de la correspondance familiale pour construire son récit.

Avec force détail, l’auteur nous fait découvrir les lieux visités, les itinéraires empruntés et réempruntés, l’univers banal et en même temps oppressant de la guerre ; une longue pérégrination en forme de boucle qui nous laisse cependant entrevoir le sentiment, non dénué de fierté, d’être parvenu à traverser l’épreuve, dans une certaine mesure même d’y avoir participé. Il nous semble important en effet de ne pas juger l’auteur uniquement à travers l’interprétation qu’il donne de son expérience et la manière dont il le fait. Dans son réalisme sans concession, celui-ci exprime clairement son intention de se démarquer des récits édifiants qui ont pu être faits durant le conflit. Mais cette vision « démythifiée » et sordide de la guerre n’a aussi d’égale intention que d’en souligner le caractère exceptionnel et singulier. Implicitement, elle fait ressortir la valeur de celui qui en est sorti et qui a su ne pas faillir à sa tâche. Les nombreuses cartes qui agrémentent le récit nous semblent aussi significatives de ce point de vue : par le soin apporté aux dessins et le souci du détail, leur signification va bien au-delà de la simple localisation des faits ; elles se font souvenir, elles prennent une valeur affective en tant que trace et part laissées de soi.

Les extraits que nous avons choisis montrent que des considérations d’ordre général interviennent ici et là dans la construction du récit, et que celles-ci ont été motivées par la volonté de témoigner contre la guerre. La personnalité de l’ancien combattant (instituteur dans le civil), son éducation nourrie d’humanisme et de principes moraux l’ont porté et le portent plus encore, le conflit terminé, à prendre de la distance avec les événements vécus et à se servir de son statut d’observateur privilégié pour prendre parti. Une démarche qui ne se trouve pas moins fondamentalement subordonnée à celle du devoir accompli.





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« La représentation du soldat pendant la Grande Guerre »
Dossier du service éducatif et culturel de l’Historial de Péronne

© CRDP - Académie d’Amiens, septembre 2004
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