La représentation
du soldat
pendant la Grande Guerre

La représentation du soldat à travers la carte postale
 
 
La carte postale : un support de communication privilégié

La carte postale est un support privilégié pour traiter la représentation du soldat. C’est un objet populaire, de faible coût et d’utilisation simple qui contribue aux représentations à un niveau quotidien et auprès d’un large public.

Durant la Grande Guerre, les tirages ont atteint des proportions considérables. La mobilisation de masse et la séparation prolongée des familles ont accru l’intérêt pour le support. Ce succès tient aussi à la fonction intrinsèque de la carte postale fondée sur des rapports familiaux et personnels entre correspondants et cette relation prend une force particulière dans une situation de guerre qui affecte tous les rapports. On s’en sert avant tout comme marque d’affection : on veut rassurer, soutenir, montrer sa solidarité.


Représenter plus qu’informer

Le souci de proximité et le caractère interpersonnel du support ont conduit les éditeurs à se faire l’écho des aspirations populaires et des sentiments. L’interprétation qui en est donnée est délibérément optimiste, édulcorée sur bien des plans et vise, avant toute chose, à entretenir le patriotisme et le moral de la nation.

La carte postale apparaît donc peu fiable en tant qu’outil d’information. La vie du combattant n’est pas pour autant ignorée : certaines séries invitent à découvrir et à montrer (villes du front, destruction, armement, vie régimentaire…) et certaines préoccupations du combattant ne sont pas négligées : besoins matériels, aspiration à la dignité et à une meilleure reconnaissance de l’arrière. Le support, parfois même, se fait le relais des incriminations portées par le monde combattant à l’adresse de la presse (le bourrage de crâne).

La valeur et la portée de l’information délivrées par la carte postale n’en demeurent pas moins tronquées et aseptisées par le traitement qui en est fait. Comment dès lors expliquer l’engouement qui s’est manifesté à l’égard de l’objet acheté ? Plusieurs facteurs paraissent y avoir contribué : le besoin de croire et de rassurer ; le caractère utilitariste du support, par défaut l’espace d’expression libre offert aux correspondants (contrairement à la presse d’opinion).

Plus fondamentalement, il apparaît que la place de l’information contenue dans la carte postale est secondaire, plus précisément qu’elle n’intervient qu’en fonction de la représentation voulue. Le mécanisme, souvent éprouvé par les éditeurs, consiste en l’occurrence à se servir de la réalité de la guerre de manière factuelle pour mettre en exergue une contre-situation positive et valorisante et aboutir ainsi au produit désiré.

La carte établit donc moins son rôle au niveau de l’information que de la représentation et il semble bien que telle en a été l’acception générale. L’interface du support se prête d’ailleurs fort bien à cette dissociation : une information dont le contenu est laissé à la libre appréciation du correspondant, de portée immédiate, en prise avec la réalité et le vécu de chacun ; la représentation qui lui fait pendant relie, quant à elle, l’individu à la collectivité et aux valeurs identitaires de la nation. Ce dualisme fonctionne en vérité de manière complémentaire : le spectacle mis en scène, en tant que représentation immanente et sécurisante des liens communautaires, offre un contre-poids aux incertitudes et angoisses nées de la séparation, aux difficultés et aux souffrances qui sont le lot quotidien de chacun dans la guerre ; il emporte du même coup l’adhésion en donnant un sens et une orientation aux combats et sacrifices consentis.


Un vecteur essentiel de diffusion des mythes nationaux et des représentations collectives

Les thématiques de la carte postale se rattachent à un ensemble de valeurs communes articulées autour du sentiment de nation et de la figure du héros-combattant. Avec la guerre, le soldat devient, en effet, le médiateur légitime et même nécessaire du sentiment patriotique et des rapports identitaires : incarnation de la patrie en armes, son portrait se veut être un miroir de la nation, de ses rapports sociaux, politiques et culturels. Le mode de sélection des cartes s’est organisé suivant une typologie de ces rapports et des missions qui lui sont associées ( qui parfois sont englobantes) :

  • Une mission d’ordre idéologique : le patriotisme culturel

  • Une mission d’ordre politique : le patriotisme civique

  • Une mission d’ordre social : le patriotisme géographique

Ces représentations et leur organisation ne peuvent être séparées d’un discours dominant et des stéréotypes qui l’accompagnent pour en permettre une large diffusion. Le mode syncrétique qui préside souvent aux représentations (l’archétype du poilu ou encore la vision interclassiste des civils à l’arrière) semble offrir une vision unilatérale et invariante des représentations du conflit, indépendante de ce dernier. Des évolutions et des adaptations sont cependant perceptibles consécutivement à la prolongation de la guerre et à ses caractéristiques nouvelles. On peut notamment le repérer du point de vue chronologique dans les représentations guerrières (guerre de mouvement et guerre de position) mais aussi à travers l’humanisation de l’héroïsme guerrier : ce dernier tend à prendre une signification toute autre avec l’enlisement du conflit ; il est plus centré sur l’homme que le guerrier et dans une relation plus intime avec l’arrière. Cela tendrait à confirmer que les supports traditionnels de la propagande ont su tenir compte, dans une certaine mesure, des représentations apparues au sein de la société combattante et qu’ils ont su faire appel à d’autres ressorts pour nourrir la mobilisation quand les représentations classiques de la guerre et de l’héroïsme ne résistaient pas à l’épreuve des faits.

Le genre populaire apparaît de ce point de vue central comme élément du discours mobilisateur. Le style se conforme à la tradition républicaine et s’est nourri de la mobilisation de masse ainsi que de la prise en compte des ressorts collectifs sur lesquels reposaient le conflit et son dénouement. On peut néanmoins deviner une promotion de l’élément populaire que le mouvement d’érection de monuments aux morts après-guerre confirmera, même s’il convient de préciser que ce redéploiement de l’imaginaire national est plus symbolique que suivi d’effet.




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« La représentation du soldat pendant la Grande Guerre »
Dossier du service éducatif et culturel de l’Historial de Péronne

© CRDP - Académie d’Amiens, septembre 2004
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