La représentation
du soldat
pendant la Grande Guerre

Carte illustrée de Laurent Medus du 6 janvier 1919
 
 

Ce dessin de janvier 1919 présente une double originalité dans la collection. Réalisé peu de temps après la signature de l’armistice, au moment où s’opère la démobilisation, le document prend une signification particulière en tant que regard porté sur le dénouement du conflit. Sa valeur de temps inscrit et de souvenir permet également à l’auteur d’y intégrer les représentations combattantes et de leur donner une valeur hautement symbolique comme en témoigne la dédicace à son amie ainsi que le contenu emblématique et didactique des séquences du plan.


La carte célèbre d’abord la victoire obtenue. Cette proposition s’affiche à travers le portrait souvenir comme il était de coutume après une campagne militaire. Le mode de la statuaire, par son caractère officiel et solennel, sa facture rigoureuse et classique exprime la satisfaction du devoir accompli. Les faits d’arme auxquels a participé l’auteur se présentent, à l’arrière-plan, sous la forme d’un tableau d’honneur auréolé par un soleil levant. La mise en relation des exploits et devoirs accomplis avec le rituel qui les consacre délivre une vision à la fois globale et atemporelle de la guerre qui s’inscrit dans la tradition d’un genre couramment employé au XIXe siècle.


Si le message délivré établit une certaine continuité avec le corpus guerrier d’avant-guerre, il n’en paraît pas moins redéfini par les représentations nées de l’expérience de la guerre. L’autoportrait est aussi celui du poilu et célèbre davantage son sacrifice que la victoire et la gloire de la nation. La proposition sera validée par le mouvement d’érection des monuments aux morts dans l’après-guerre. La posture exprime certes la fierté de la victoire mais l’affirmation en est retenue par l’expression grave et humble du visage, la tenue rigide du corps et la force des mains cramponnées au fusil. L’auteur entend ici rappeler l’ampleur de la tâche et des sacrifices qui ont été accomplis. La vision s’en trouve renforcée par le plan incliné du socle qui souligne le chemin parcouru et les peines endurées.

Le visage est encore celui d’un jeune homme mais que l’épreuve a fait mûrir ; l’homme apparaît en effet transformé par l’expérience de la guerre qui l’a grandi et élevé moralement. Cette interprétation nous est également suggérée par le corps posant de profil ; le spectateur est invité de la sorte à mieux comprendre l’œuvre réalisée et à en saisir la portée : les sacrifices consentis pour la victoire sont censés ouvrir une ère nouvelle pour la civilisation et l’humanité que l’auteur traduit par l’image du soleil se levant à l’horizon. La vision de cet «homme nouveau» sorti de la guerre serait en quelque sorte celle qui lui a permis de se découvrir par la confrontation au réel, d’accéder à la vérité de sa mission dans les épreuves et les souffrances partagées avec d’autres hommes. L’ancien combattant revendique par là même, pour lui et sa génération, le privilège de l’authenticité, sans lequel il ne serait pas permis de comprendre le sens du combat qui a été mené, son aboutissement et son prolongement dans la paix retrouvée.

L’ idée d’une humanité régénérée par la guerre, devant ouvrir une ère de paix et de progrès est apparue au cours du conflit ; elle était largement partagée par le milieu combattant et sera fortement relayée par leurs associations après-guerre. Ce pacifisme est bien plus d’ordre moral que politique comme le montre l’arrimage des représentations apparues au cours du conflit à celles qui l’ont précédé. Il ne met nullement en cause les formes de consentement qui ont nourri le conflit, ni les valeurs qui ont servi à le définir (le droit, la justice, la civilisation). C’est tout l’intérêt du document qui apparaît représentatif de l’esprit combattant et du paradoxe à partir duquel va se construire le discours pacifiste durant l’entre-deux-guerres ( 1 ).




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« La représentation du soldat pendant la Grande Guerre »
Dossier du service éducatif et culturel de l’Historial de Péronne

© CRDP - Académie d’Amiens, septembre 2004
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