La représentation
du soldat
pendant la Grande Guerre

Le mouvement des anciens combattants et le pacifisme
 
 
Un vecteur essentiel du mouvement pacifiste de l’entre-deux-guerres

Les associations d’anciens combattants constituent un véritable mouvement de masse durant l’entre-deux-guerres. Leurs effectifs sont évalués entre 2 700 et 3 100 000 et dans les années Trente le mouvement combattant regroupe un quart de l’électorat ( 1 ).

Les réponses aux difficultés matérielles et autres problèmes de réinsertion à la vie civile constituent l’essentiel de l’action militante. Pour ce qui concerne notre sujet, nous retiendrons la place importance que prit le mouvement combattant au sein du courant pacifiste et la propagande inlassable que menèrent les différentes associations sur ce thème. Ce pacifisme se caractérise en premier lieu par la haine de la guerre et le rejet du militarisme. Les prémices étaient apparues au cours du conflit; il trouva après-guerre sa pleine expression dans l’adhésion à l’idéal genevois d’une organisation supranationale au service de la paix et de la sécurité.

Un pacifisme patriote

Le credo pacifiste n’empêcha pas les anciens combattants d’être restés profondément patriotes mais c’est la nature de leur patriotisme qu’ils mettent en exergue : ainsi, lors des commémorations du 11 novembre devant le monument aux morts, on ne célèbre pas le culte de la patrie mais celui des morts. Ce sont les citoyens morts pour la liberté et l’espoir de paix qui sont célébrés et non la nation victorieuse. C’est donc la conception étroite du patriotisme qui est rejetée : celui cocardier et revanchard d’avant-guerre et dont la Ligue des patriotes incarnait l’esprit, celui non moins chauvin, naïf et lyrique qui se manifestait à l’arrière dans la propagande au cours du conflit. Ce patriotisme des anciens combattants est épris d’humanité ; les deux notions sont souvent associées à l’esprit et au discours combattant. Antoine Prost y voit l’héritage de l’école primaire républicaine de la Belle époque où déjà l’accent était mis sur les aspects défensifs et tolérants du patriotisme.

La guerre a aussi contribué à renforcer cette forme d’expression : le vécu de l’horreur, les sacrifices et souffrances dont chacun a du s’acquitter ont favorisé la recherche d’un sens positif au conflit. L’expérience de la guerre a également été perçue comme une école de la réalité, une mise à l’épreuve et de don de soi d’où seraient sorties les valeurs de fraternité. La sortie de l’état de guerre ne constitue donc pas à proprement parler une rupture du point de vue de l’esprit combattant. Les matériaux que nous avons rassemblés (journaux de tranchées, correspondances privées) nous montrent au contraire que le patriotisme défensif et pacifique était au cœur des représentations combattantes et cela dès 1915. Il n’est pas interdit de penser que la propagande patriotique ait intégré cette dimension humaniste, dans une proportion et avec une intention qu'il demeure toutefois difficile d’apprécier. Certains supports que nous avons choisis (les cartes postales, la presse) nous laissent cependant entrevoir de telles préoccupations à partir de 1916-1917 à travers les représentations qui sont données du soldat. L’après-guerre consacre en tout cas la conception humaniste et universelle du patriotisme comme en témoigne le succès du mouvement combattant et de l’idéologie pacifiste. L’idée de rupture ne trouve donc sa signification que dans les modes d’expression du patriotisme.

Un pacifisme moral

Sur le fond, l’esprit combattant révèle une remarquable continuité avec les représentations et des interprétations qui ont dominé le conflit. Comme l’a montré l’historiographie récente, la victoire, les options pacifistes de l’après-guerre mais encore la volonté d’oublier ont conduit à des ré-interprétations de l’expérience de guerre, à occulter certains aspects (la haine de l’ennemi, la violence donnée) et à en valoriser d’autres (les fraternisations, les violences subies). Surtout, la vision pacifiste et pacifiée des relations internationales (ainsi que des rapports sociaux) ne s’est pas départie des fondements idéologiques qui ont servi à justifier et à nourrir la guerre (le droit, la justice, l’Union sacrée, la Civilisation, la place de la France dans le monde). Elle en est au contraire présentée comme le prolongement naturel. Cette thèse est générale, partagée à droite comme à gauche ; elle ne retient que la culpabilité allemande et la bonne foi française. Au nom d’une légitimité intellectuelle et morale, elle fait l’impasse sur le traitement de la guerre victorieuse et ses implications (Traité de Versailles). Comme le souligne Antoine Prost, «  Ce patriotisme moralisateur qui prétend à une mission civilisatrice ne réalise pas qu’il puisse être insupportable aux vaincus ».

Pacifisme moral et pacifisme politique

Cela doit-il nous conduire à définir les contours politiques de l’esprit combattant alors que celui-ci se situe avant tout sur le terrain moral et que ses interprétations ont alors été largement et sincèrement partagées ? Répondre à cette question est d’autant plus difficile que l’indétermination politique est une autre constante du discours combattant.

Il est en tout cas possible de mesurer l’impact et l’influence politique du mouvement combattant comme se propose de le faire Antoine Prost par une mise en perspective avec deux aspects majeurs des relations internationales de l’entre-deux-guerres. Ainsi constate-t-il, l’apolitisme et le pragmatisme combattant ont sans doute contribué à entretenir certaines illusions sur la nature des relations internationales et leurs finalités telles que celles-ci apparaissent définies dans l’idéal genevois ; mais concède-t-il aussi, pour les mêmes raisons, il a contribué d’une certaine façon à empêcher la tentation du fascisme au début des années 1930. Des résultats inégaux rapportés à des conjonctures politiques différentes et qui révéleraient tour à tour les faiblesses et les vertus de l’esprit combattant. En contrepoint des « excès » du politique, elles viendraient valider le caractère apolitique du mouvement. Mais aussi serait-on tenté de dire son insertion dans les pratiques politiques dès lors qu’on lui reconnaît des capacités ou non à agir sur elles. Les résultats politiques incertains du pacifisme combattant n’infirment pas de même la continuité avec laquelle celui-ci s’inscrit dans la profession de foi des nations alliées, le règlement et les suites qu’elles ont su donner au conflit.





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« La représentation du soldat pendant la Grande Guerre »
Dossier du service éducatif et culturel de l’Historial de Péronne

© CRDP - Académie d’Amiens, septembre 2004
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