La représentation
du soldat
pendant la Grande Guerre

Commentaire : La patrie de l'ennemi chez Medus
 
 
La caricature et son style : un genre populaire

Les thèmes de l’ennemi et du soldat de la patrie furent des composantes essentielles de la culture de guerre et de l’expression du sentiment national.

Les techniques visuelles constituent des matériaux de choix car ses principes obéissent à des règles simples voire simplistes susceptibles d’être interprétées rapidement et comprises de tous ; les exercices de modélisation sont proches en cela de ceux employés par la publicité. Ainsi, l’association de stéréotypes antinomiques sur un même plan à laquelle a souvent recours l’auteur, permet-elle d’accentuer l’effet visuel et par la même d’amplifier le message délivré.

L’insertion à l’espace public est mise en exergue dans le choix du support (l’enveloppe postale et la carte postale artisanale). Le contenu se rattache intentionnellement à celui qui est délivré par l’arrière et plus particulièrement par les grands supports d’information populaire (presse illustrée, cartes postales, affiches, bandes dessinées…)

La représentation du poilu dans le style Poulbot et l’humour faubourien qui lui est caractéristique sont significatives de l’entreprise de vulgarisation ; mais peut-être plus encore, ici, ils nous montrent la réussite du genre populaire comme moyen d’affirmer le principe d’égalité imposé par la mobilisation et son attachement à l’histoire politique et culturelle du pays.

Les représentations picturales de notre auteur sont donc empreintes d’un certain conformisme que l’on doit distinguer de l’écrit (correspondance) davantage inséré dans la sphère privée. Le discours combattant se veut, en effet, plus prosaïque, et en même temps sensible aux réalités et déchirures de la vie combattante.

L’union du front et de l’arrière

Cet arbitrage, paradoxalement, met en lumière le consentement aux efforts et aux objectifs de guerre. En dépit des situations inédites provoquées par la guerre, des souffrances et de la situation d’isolement générée par la vie au front, la pensée combattante reste soudée au socle des représentations mentales d’avant-guerre (que le combattant peut facilement associer à l’esprit de l’arrière). Cette affirmation identitaire constitue à n’en pas douter un facteur d’équilibre, de compensation même, et la guerre en a révélé toute la force en poussant les traits, il est vrai, à leur paroxysme à travers la condamnation de l’ennemi.

La vision des deux nations opposées

Les dessins et caricatures représentant les deux nations en lutte sont tous introduits par un même système d’opposition irréductible. La hiérarchie des valeurs qui en organise le contenu permet de saisir les codes sociaux, politiques et culturels qui ont inspiré l’auteur et les propositions qu’elles induisent :



a) Le jugement social

Il est établi sur les codes que l’on attribue traditionnellement aux sociétés guerrières (couple du héros et de l’anti-héros). Dans les exemples sélectionnés, une filiation est établie entre le poilu et le citoyen-soldat conscient de ses droits historiques et porteur des valeurs démocratiques de la nation. Représenté en libérateur et sous les attributs du peuple (style Poulbot), il est en quelque sorte l’héritier des soldats de l’an II et des combats révolutionnaires du XIXe siècle. Suivant le mode inverse, l’accent est mis sur l’absence de valeur guerrière de l’ennemi que l’on suppose résulter d’une déviance sociale : succombant facilement à l’émotion et à la soumission, l’image de l’ennemi renvoie à celle du sujet vis à vis de son maître, plus largement à celle du peuple dépossédé de son destin car asservi. Le stéréotype fait ici référence au rôle joué par le militarisme prussien et la caste aristocratique dans la formation de la société allemande.

b) Le jugement politique

Il est établi dans la définition des objectifs antagonistes des deux nations. L’action militaire de l’ennemi est assimilée à une entreprise tyrannique qui met en danger la patrie et la démocratie. Le couple criminel/justicier sert de médiation suivant les schémas classiques de l’époque pour décrire les marginaux et les « classes dangereuses » ennemis du droit. L’ennemi est stigmatisé au nom des liens qui fondent la communauté politique française et à hauteur de la menace qu’il fait porter sur elle. Au modèle autocratique et impérial source de despotisme et d’oppression est opposé le modèle républicain source du droit et de la justice.

c) Le jugement culturel

L'opposition concerne ici les perceptions et les sentiments identitaires, ce qui a trait aux héritages culturels et à leur histoire séparée, à la place des modèles identifiés et à leur mission historique.

Le conflit est ce qui met en scène l’opposition de genre, la figure d’une altérité (couple Soi/Autre). La description de l’Allemand à travers des archétypes physiologiques et moraux caractérise davantage l’autre, l’étranger que celui qu’on combat. Il est en ce sens plus l’ennemi que l’adversaire, les deux termes n’étant pas synonymes ( 1 ). Loin d’établir un droit à la différence de l’autre, l’altérité apparaît au contraire comme essentielle à l’affirmation et à la construction du sentiment identitaire. Elle est placée au cœur des représentations du conflit d’où semblent dériver les autres définitions. Elle vise en l’occurrence à encenser les valeurs qu’est censée porter la civilisation française et à dénigrer celles de l’ennemi suivant le schéma emprunté à la tradition classique (Grecs et Barbares). À la communauté organique allemande fondée sur des principes aristocratiques, à la pensée germanique nourrie de Culture (Kultur), est opposé le modèle de la société politique, de l’individu citoyen et autonome.








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« La représentation du soldat pendant la Grande Guerre »
Dossier du service éducatif et culturel de l’Historial de Péronne

© CRDP - Académie d’Amiens, septembre 2004
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