La représentation
du soldat
pendant la Grande Guerre

La photographie du soldat Pilette
 
 

La Grande Guerre semble avoir été pour les photographes-amateurs une aubaine, leur permettant d’exercer leur talent et de témoigner de façon forte de leur expérience des tranchées, tout en rapportant quelques subsides pour ceux qui osaient envoyer leurs clichés à des journaux. L’interdiction formelle faite par l’armée aux soldats de photographier sur le front est alors une donnée bien établie, mais qui fut enfreinte par bon nombre de reporters amateurs, envers lesquels nous sommes aujourd’hui très reconnaissants de profiter de leur audace.

Le cas du caporal-bombardier René Pilette du 169e R.I. est fort intéressant. En effet, le fonds photographique récemment donné par Madame Pilette à l’Historial se distingue réellement des autres séries. Passionné de techniques comme le montrent ses notes prises sur l’artillerie, le morse, les signaux de service, il est surtout un photographe amateur de grande qualité. Avec son appareil-photo acheté en 1908 (objectif Compus), il opère sur un trépied télescopique avec un déclencheur souple et développe lui-même ses plaques sur verre lorsqu’il est en permission à Paris. II laisse des témoignages sur ses différents lieux d’affectation au front (Bois-le-Prêtre - Meurthe et Moselle – en mars 1916, Chemin des Dames en 1917, puis Marne, Aisne – Berry-au-Bac - en 1918).

Si René Pilette se plait à représenter ses camarades autour d’un lance-bombes ou mortier, il recherche plus que tout le cliché pris sur le vif. Une photographie, saisie à Bois-le-Prêtre en mars 1916, démontre l’instantanéité de la prise de vue dans un environnement dangereux. Publiée dans Le Petit Journal du 17 septembre 1916, la légende spécifie que l’un des deux artilleurs fut tué quelques minutes après.

« L’escarmouche aux avant-postes » (Nomény - Meurthe et Moselle, juin 1917) offre une réelle idée d’une scène de combat : trois soldats sur le parapet d’une tranchée tirent au fusil, tandis qu’un quatrième semble s’affaisser à droite. Dans les ruines de Nomény (juin 1917), on assiste à l’avancée de quelques éclaireurs, postés aux aguets. Photographié à plusieurs reprises en 1918, le secteur de Berry-au-Bac montre d’impressionnantes scènes d’attaque à la grenade, avec des fumées autour de soldats sur le qui-vive. Le cliché le plus spectaculaire, pris du haut d’un cratère lunaire, met en valeur la vulnérabilité de deux grenadiers avançant, grenade à la main, vers une explosion masquant le fond.

Avide de saisir les spécificités de cette guerre de tranchées, René Pilette essaie de capter latmosphère de la zone de combats, la notion même du danger. Ces clichés ont été fort appréciés par les magazines illustrés de l’époque ; neuf titres les publièrent de 1914 à 1918, Le Matin lui attribuant une rémunération globale de 690 francs et Le Miroir, de 1 075 francs. Cette source de revenus représente un apport important - 2380 francs au total - comparé au salaire d’un artisan qui gagnait environ 3,60 francs par jour en 1917. Les légendes des clichés accompagnant les mandats étaient certainement plus prisées que celles proposées par le Service Photographique de l’Armée : « Le travail des nettoyeurs de tranchées », « En observation dans un poste avancé », « Nettoyage d’abris boches à la grenade »...

Mais ne disposant pas de confidences sur la façon dont opérait René Pilette pour ces instantanés de guerre, nous pourrions émettre l’hypothèse de scènes reconstituées cependant, un caporal devant montrer l’exemple et obéir à ses supérieurs, aurait-il eu la possibilité de demander à ses hommes de recréer des scènes en gaspillant des grenades au risque de leur vie ? Ces images sont pour nous d’une esthétique réelle, d’un cadrage toujours réussi et sans jamais aucun flou. Retenons de ce fonds René Pilette le témoignage d’une guerre vécue réellement en première ligne, dans les tranchées bombardées, témoignage destiné en premier lieu a sa femme et dans l’espoir de devenir un jour photographe professionnel.


Marie-Pascale Prévost-Bault

Conservateur




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« La représentation du soldat pendant la Grande Guerre »
Dossier du service éducatif et culturel de l’Historial de Péronne

© CRDP - Académie d’Amiens, septembre 2004
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