La représentation
du soldat
pendant la Grande Guerre

La représentation du soldat durant la Grande Guerre
 
 

L’histoire culturelle de la Grande Guerre apparaît comme indissociable de la question nationale. La mobilisation des armées au cours de l’été 1914 définit pour la première fois l’affrontement sur les bases de la conscription universelle et sa réussite, nous dit l’historien Jean-Jacques Becker, doit être regardée comme le résultat mécanique du triomphe de l’idée nationale ( 1 ). Le cas britannique de recours au volontariat comme celui des Dominions sont emblématiques de ce point de vue en raison du succès massif que rencontrèrent les campagnes de recrutement.

C’est en relation avec ce contexte inédit de guerre nationale fondée sur la mobilisation générale qu’a été conçu ce dossier sur le soldat de 14-18 dans les représentations des sociétés en guerre. Le conflit européen se révèle en effet d’abord comme un affrontement entre nations. Le phénomène s’est trouvé amplifié par la lecture et l’interprétation fondamentalement défensive du conflit chez tous les protagonistes. En cela, la guerre nationale fut tout autant un conflit de cultures qu’une guerre territoriale au cours duquel on se battit pour imposer des langages et des représentations.


Les représentations des figures combattantes permettent en premier lieu de s’approprier le cadre référent à la nation, ses valeurs et ses ressorts au rang desquels une mention particulière doit être faite à la notion de devoir envers la patrie. C’est la force de ce lien qui permettrait d’expliquer le courage, l’esprit d’abnégation et de sacrifice manifestés durant cinq ans. Cette interprétation n’invalide pas le fait que la plupart des soldats ont d’abord subi, obéi à la contrainte, « tenu » faute de pouvoir faire autrement.

Cet attachement des individus à la communauté nationale fait apparaître, par contrecoup, les modalités qui en ont permis la formation, et sous bien des aspects, la documentation rassemblée permet de rendre compte du phénomène d’ancrage du sentiment de nation, des composantes sociales, politiques et culturelles qui ont servi et accompagné tout au long du XIXe siècle la construction des États-nations.

L’emprise de l’État sur la (les) nation(s) s’impose en effet comme un autre trait marquant de l’histoire européenne de ce siècle, période durant laquelle ce dernier intervient de façon croissante dans la mise en configuration du fait national par le biais de ses arbitrages, des conflits auxquels il participe et de ses missions en voie d’élargissement (l’école, la conscription, l’administration, la colonisation…).

Les qualités données à la nation en France et en Allemagne constituent à cet égard un bon exemple de l’influence exercée par les conflits extérieurs sur les dynamiques nationales. L’image de l’ennemi en Allemagne joua un rôle essentiel dans la construction du sentiment identitaire tout comme en France où elle modifia de manière substantielle les représentations de la nation initiées par la Révolution et le modèle républicain, notamment après la défaite de 1870.

De même, à l’intérieur des cadres nationaux, les modalités qui ont été retenues pour encourager le processus de « nationalisation de la nation » se sont elles aussi inscrites dans une dynamique conflictuelle. L’élargissement du cadre national et des prérogatives de l’État a tout autant servi à cristalliser les aspirations nationales, à favoriser l’intégration, le contrôle et la promotion de nouvelles populations qu’à en exclure ou marginaliser d’autres (minorités nationales, religieuses, politiques).

Dans les deux cas de figure, les progrès de la conscience nationale ont contribué au syncrétisme des représentations de la nation et des normes validées par l’État et en cela aussi permis que le consensus dégagé s’effectue à partir d’une historicité de la nation et de ses approches ethnoculturelles.


Le deuxième intérêt relatif à l’investissement de la question nationale porte sur la place spécifique qui revient à la Grande Guerre dans cette dynamique ethnoculturelle des nations.

Dès le début du conflit, les enjeux nationaux de la guerre ont été perçus et pensés comme le résultat d’une nécessité de l’histoire. Les aspects « totalisants » de la guerre n’ont pu qu’encourager ce rapport fondamentaliste à la nation défini au cours de la période précédente et dont l’expression radicale se manifeste par l’Union sacrée ainsi que par le caractère messianique donné à l’épreuve collective engagée au nom de la civilisation ou de la culture.

La mobilisation générale, l’utilisation croissante et renouvelée des ressources matérielles et humaines impliquaient en effet un même investissement total dans la nation et contre celle de l’ennemi.

Le cycle de violence enclenché a aussi sa part propre dans le processus de radicalisation des représentations. Le caractère irréductible et immuable donné à l’antagonisme pouvait se nourrir de l’expérience de la guerre et donner consistance à la foi et aux mythes patriotiques, quand bien même ces derniers se révélaient inopérants à rendre compte de la guerre vécue et à apporter des réponses satisfaisantes aux interrogations nées de la confrontation avec la guerre et la mort de masse. Un mythe n’en est pas un si personne n’y adhère et face à l’avenir incertain, aux traumas de la guerre et aux inquiétudes nées de la déréglementation de la vie sociale, il constituait, faute de mieux ou d’alternative crédible, un recours pour trouver une explication au monde ou pour anticiper sur ce qui devait sortir de la guerre.

Il serait faux, en même temps, de penser les « cultures de guerre » comme un bloc et leur projection comme mécaniquement déterminée par les postulats sur lesquels elles s’appuient ( 2 ).

Les quelques témoignages et récits de guerre que nous avons joints à ce dossier montrent, comme bien d’autres, que leurs auteurs ont su souvent résister aux pressions exercées par le conflit, du moins qu’ils ont continué à réagir et à se référer en rapport avec les cadres mentaux qui étaient les leurs avant guerre, qu’en outre les interprétations du conflit pouvaient extrêmement varier suivant la situation dans la guerre, l’appartenance sociale, la formation idéologique ou culturelle.

L’installation de la guerre dans la durée et sur plusieurs fronts a d’autre part déterminé un vaste champ d’expérimentation sociale, inédit dans son genre, et qui ne pouvait manquer, en retour, d’interférer sur les représentations préexistantes à la guerre ou légitimées par elle (le poids du deuil, le renouveau du pacifisme et de la contestation sociale et politique par exemple). À plus forte raison, le dénouement du conflit, qui s’assimile à sa sortie par la révolution dans l’exemple russe, à son prolongement en Allemagne par le refus de la défaite, devait redonner toute sa place à l’événement, à l’intervention des forces sociales et politiques et habiliter certaines tendances qui semblaient annihilées par la nature du conflit. Là encore, les potentialités d’ordre culturel qu’a révélé le conflit prirent des formes et des voies différentes en fonction de l’appartenance au camp des vainqueurs ou à celui des vaincus et des conjonctures qui se mirent en place dans l’immédiat après-guerre.

Le dossier documentaire peut, en ce sens, aussi servir de base prospective pour aborder les évolutions et transformations qui ont affecté les rapports à la nation et au sentiment identitaire durant l’entre-deux-guerres, en faisant apparaître le moment 14-18 comme un événement fondateur à partir duquel ont été (re) pensés les enjeux et les choix de société.










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« La représentation du soldat pendant la Grande Guerre »
Dossier du service éducatif et culturel de l’Historial de Péronne

© CRDP - Académie d’Amiens, septembre 2004
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