La représentation
du soldat
pendant la Grande Guerre

1914-1918 : la guerre « allemande »
 
 
La guerre de défense patriotique

En Allemagne, la guerre est présentée comme une tentative de rompre l’encerclement insupportable des puissances acharnées à la perte de l’Allemagne et de son principal allié. La réalisation de l’unité nationale se fait, plus fondamentalement, au nom de la « Deutsche Kultur » identifiée à la défense de la patrie et à l’histoire de la nation.

Comme en France et en Grande-Bretagne, la guerre patriotique prit d’emblée un caractère messianique. Cette spécificité commune renvoyait à une conception partagée de la nation en tant que principe actif de l’histoire. Du côté allemand, ce fondamentalisme historique s’inscrivait dans la tradition du soulèvement national inauguré en 1813 et pouvait s’appuyer sur le dénouement heureux de 1870-1871. Dans ce continuum guerrier de l’histoire nationale, la figure impériale occupait une place essentielle en tant que symbole de l’unité allemande et du sentiment patriotique. Cette projection dans le passé national pour interpréter et comprendre le présent bénéficiait en outre d’une longue tradition, vivement entretenue par les pratiques commémoratives et les souvenirs de guerre (près de six cents nous indique Maurice Jacob pour la guerre de 1870-1871) ( 1 ).

L’épreuve collective mobilisa en parallèle les valeurs qui avaient servi à forger l’identité nationale suivant des critères essentiellement nationaux et définis, nous dit Michaël Jeismann, par « une série de propriétés exclusives et non transmissibles » ( 2 ). On avait recours aux mêmes distinctions morales et chrétiennes que lors des précédents conflits. Les lignes de partage passées pouvaient donc être réactivées sans trop de difficulté face à des adversaires qui plaçaient les enjeux du conflit dans des termes identiques à travers une définition radicale et ethnique de l’antagonisme (la défense de la civilisation contre la barbarie allemande). Cependant, tient à préciser l’historien allemand, contrairement aux nations alliées, la propagande allemande éprouva certaines difficultés à défendre à l’extérieur la cause nationale durant la Grande Guerre. Le mode auto-référentiel par lequel les Allemands avait pris l’habitude de dire la nation dans leur confrontation à l’ennemi ne se prêtait pas à offrir une nouvelle définition des Allemands dans une perspective politique mondiale, de même qu’à donner une définition fédératrice de l’ennemi face à une coalition d’adversaires.

Cette difficulté à « exporter » le modèle national renvoie aussi à la critique de la modernité qui a profondément marqué l’idéologie nationale allemande avant-guerre et qu’avait d’une certaine façon mis en lumière le débat entre Kultur et Civilisation. Cette polarité s’accordait, pour partie, avec la définition de l’antagonisme international mais s’en séparait dans la mesure où elle était avant tout conçue comme devant conduire la nation au nécessaire retour sur soi. Le déclenchement de la guerre fut à cet effet interprété comme un moment exceptionnel pour surmonter les tensions politiques et sociales intérieures au profit d’un principe unique, celui d’être allemand. L’internationalisation du conflit favorisait par ailleurs ce repli sur soi en donnant tout son sens à l’ œuvre de régénération qu’appelaient de leurs vœux les néo-romantiques afin d’aider l’Allemagne à s’extirper des maux de la civilisation attribués aux puissances ennemies (le matérialisme, la banalité, l’hypocrisie, le rationalisme…).

Les premières fissures

L’unité de la nation reconnue comme le fondement de la conduite de la guerre semble s’être maintenue dans sa forme extérieure jusqu’à la fin de l’année 1916.

 cette date, les effets redoutables du blocus économique, l’enlisement du conflit et le manque de perspectives après les batailles de Verdun et de la Somme paraissent avoir quelque peu émoussé l’Union sacrée, du moins l’unité de vue politique. Cette problématique est perceptible dans l’offre de paix des puissances centrales en décembre 1916, son échec sur le plan extérieur et les échos contradictoires qu’elle reçut sur le plan national. Ainsi Ludendorff et le corps des officiers se rangèrent du côté des annexionnistes quand le parti social-démocrate se prononça pour sa part au mois d’avril 1917 en faveur d’une paix sans annexion et sans contribution. La « paix glorieuse » avancée par l’empereur permettait néanmoins de dégager, en raison de son ambivalence, un consensus provisoire autour des intérêts vitaux de la nation. L’option de repli des objectifs de la guerre de défense était plus susceptible de mobiliser les énergies de la nation qui se trouvent à ce moment là sérieusement mis en danger par la supériorité matérielle des Alliés. La stratégie défensive adoptée par Ludendorff sur le front occidental en mars 1917 empruntait cette voie plus rassurante ainsi que la relance de la guerre sous-marine si l’on s’en tient à sa dimension psychologique auprès de la population civile asphyxiée par le blocus allié.

Les appels de la propagande en faveur de la fermeté au combat et de la « paix glorieuse » ne pouvaient cependant masquer l’affaiblissement de leur impact sur la communauté combattante comme le souligne Wilhelm Deist ( 3 ). D’autres éléments sont à prendre en considération pour expliquer la résolution de la masse des combattants à poursuivre la guerre de défense. Face aux apories de l’unité nationale, on peut penser, sans risquer de trop s’avancer, qu’à l’instar des combattants français qui avaient tendance à récuser toutes les interprétations venues d’en haut, le soldat allemand puisait son énergie dans des catégories beaucoup plus banales, la loyauté envers les camarades et envers la famille restée à l’arrière notamment. Les réactions de conservation sociale que déterminèrent le vécu et l’expérience du conflit s’avérèrent sans doute comme des moyens plus pragmatiques et plus sûr d’affirmer sa loyauté envers la patrie.

La défection russe au cours de l’hiver 1917 suscita un nouvel mais bref élan national. L’échec de la grande offensive lancée au printemps 1918 trancha définitivement la question dans un sens négatif en brisant le ressort moral d’une armée et d’une population au bord de l’épuisement.

La défaite et la crise de la conscience nationale allemande

L’armistice et l’abdication de l’empereur provoquèrent une profonde crise de la conscience nationale. Si en France et en Grande-Bretagne les ressorts politiques de la conscience nationale se trouvaient également affectés depuis 1916, la victoire avait pu servir de catharsis nationale et offrir une réparation morale aux sacrifices consentis. En Allemagne, il en alla tout différemment. La défaite fut reçue comme inconcevable : du côté des conservateurs et des catholiques, on refusa avec une forte détermination les conditions de l’armistice tout comme du côté national-libéral où on persista, même sans empereur, à se référer aux spécificités allemandes qui caractérisaient le patriotisme envers l’empire.

Selon Gerd Krumeich, « Le refus du monde de l’après Versailles » qui se trouve au cœur de la réflexion politique des années 1920 « n’était que le réflexe politique d’un autre refus plus absolu, à savoir la construction fantasmatique d’une entité dont la disparition était inacceptable » ( 4 ).

La « perte » du référent identitaire à la nation allait marquer durablement une conscience nationale qui se sentait humiliée. On s’empressa dans les milieux nationalistes et les cercles militaires d’attribuer la responsabilité de la défaite à l’arrière accusé de n'avoir pas « tenu ». Le nationalisme radical et de substitution à la patrie orpheline prospéra en partant des organisations militantes d’anciens combattantes dont l’idéologie, nous dit Gerd Krumeich invitait à transformer le soldat qui lui n’avait pas vécu de bataille perdue « en messager d’une nationalité à reconstruire, d’un vrai Reich dont les bases sont posées par l’esprit de la Frontgemeinschaft (communauté du front) ».

La solution de rechange avancée par les sociaux-démocrates et les libéraux de gauche qui préconisaient de dissocier l’empereur de la nation à travers la mise en place d’institutions républicaines ne souffrait donc pas seulement de l’accusation qui lui faisait porter la responsabilité de la défaite et des conditions imposées à l’Allemagne au traité de Versailles. Selon Gerd Krumeich, la force d’attraction du mouvement nationaliste après-guerre ne provenait en effet pas tant de ses racines avec l’histoire de l’Allemagne au  XIXe mais surtout de la guerre elle-même où le « conservatisme nationaliste changea nettement de visage », puis dans « la défaite refusée ». L’auteur fait intervenir une autre composante beaucoup plus décisive pour expliquer son succès, l’antisémitisme qui offrait une réception idéologique autrement plus large que celle s’appuyant sur la seule expérience du front. La défaite s’accompagna en effet d’une véritable explosion d’antisémitisme « populaire » dont profita le mouvement national-socialiste et où, la encore, la guerre s’annonçait comme rupture avec l’antisémitisme d’ordre théorique d’avant-guerre.




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« La représentation du soldat pendant la Grande Guerre »
Dossier du service éducatif et culturel de l’Historial de Péronne

© CRDP - Académie d’Amiens, septembre 2004
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