La représentation
du soldat
pendant la Grande Guerre

L’État et la nation allemande (1815-1914)
 
 
Le sonderweg

L’idée d’une « voie particulière » allemande (sonderweg) dans la construction étatique et le processus d’unification de l’Allemagne a profondément marqué l’historiographie allemande du XIXe siècle. Il ne s’agit pas ici de rapporter les interprétations controversées auxquelles cette question a donné lieu mais de comprendre en quoi le processus de construction de l’État-nation en Allemagne s’est distingué des normes anglaises et françaises ( 1 ).

Les Traités de Vienne de 1815 ne créent pas d’État allemand mais se contentent de constituer une confédération de trente-neuf États qui n’a guère plus de pouvoir que le Saint Empire en 1789. La Confédération (Bund) est d’abord une union des princes et toute la vie politique de la Confédération repose sur le principe monarchique. Le nouveau cadre institutionnel ne se révèle pas propice à l’émergence d’une nation allemande au sens moderne du terme. Le rôle de l’État n’en est pas moins reconnu pour représenter les aspirations nationales impulsées par les guerres de libération. La Prusse et l’Autriche apparaissent sur ce plan comme les deux entités les plus à même d’assumer ce rôle mais c’est autour de la Prusse plus homogène malgré la division du royaume en deux que se met en place le précipité de l’unité allemande. Le royaume des Hohenzollern apparaît en effet très rapidement comme le mieux placé pour définir un processus d’homogénéisation en partant du développement industriel et de l’extension des prérogatives de l’État qui lui sont concomitantes (activités économiques, aménagement d’infrastructures, législation sociale, éducation…). La faiblesse politique et juridique de l’État-nation se trouve ainsi compensée par le développement d’un État moderne et d’une bureaucratie qui sont perçus comme des instruments permettant non seulement de limiter le poids de la noblesse mais aussi de transcender les clivages de la société.

Cette vision bénéficie en outre d’un large consensus au sein des mouvements nationaux par delà les divergences politiques. Dans le courant libéral du nationalisme, la nation est conçue comme la somme de ses membres dont l’État est en quelque sorte l’émanation. Opposés au despotisme monarchique, les libéraux n’en sont pas moins opposés au suffrage universel et conçoivent le parlement comme l’expression de la volonté commune et non celle d’un peuple souverain. Dans le second courant national, c’est la communauté ethnique (volksturm) et non politique qui fonde la revendication nationale. Ici, la nation se trouve définie par les éléments d’une « germanité » primitive inscrite dans la langue et les coutumes ancestrales.

Ce subtil équilibre des représentations de l’État-nation par un mélange entre modernité administrative et archaïsme politique permettrait de définir le sonderweg allemand dans la mesure aussi où sa nature imparfaite légitimerait le bien fondé des deux conceptions de la nation qui se proposent de consolider le modèle et non de le renverser. En effet, l’approche d’essence libérale de la nation et celle d’essence conservatrice se veulent fondamentalement complémentaires à l’instar de la plupart des patriotes qui lors des guerres de libération ont assis leurs revendications sur une synthèse de ces deux conceptions.

La Prusse moteur de la construction nationale

La notion centrale d’équilibre qui préside à la construction de l’État-nation parvient à s’imposer en tant que modèle à travers les crises successives qui jalonnent la réalisation de l’unité allemande.

Elle s’impose une première fois au terme du mouvement en faveur des idées libérales et républicaines qui touchent l’Europe et l’Allemagne, notamment lors des révolutions de 1848. Le mouvement qui culmine cette même année avec l’élection d’une assemblée nationale (Parlement de Francfort) échoue dans sa proposition visant à refonder l’unité nationale : l’Autriche refuse le choix des parlementaires en faveur de la solution pangermanique (Allemagne et Autriche germanophone) ; le roi de Prusse, Guillaume IV, refuse quant à lui le titre d’empereur que lui propose l’Assemblée nationale qui s’est repliée sur la « petite Allemagne » en contestant une légitimité issue de la Révolution (Prusse élargie à toute l’Allemagne du nord).

Surtout, les discussions au parlement de Francfort font ressortir le peu d’écho d’une solution souverainiste fondée sur l’autodétermination des peuples que revendiquent seuls les démocrates quand les libéraux et une grande partie des radicaux préfèrent la voie légale en faisant progresser la réalisation de leurs revendications sans rupture avec ce qui précédait.

L’échec de la révolution et la période de réaction qui s’en suit contribuent à faire s’éloigner les idéaux nationalistes des aspirations réformatrices et à conforter l’approche équilibrée et pragmatique de la question nationale, approche qui va de plus en plus s’incarner dans la politique mise en œuvre par l’État prussien.

La monarchie prussienne se trouve dans une situation idéale au cours des années 1850 pour confisquer l’idée nationale en dégageant clairement les deux questions que pose l’unification : la nature politique du nouvel État et ses limites géographiques. La création d’une Confédération de l’Allemagne du nord en septembre 1866 en constitue la première étape au terme de laquelle le royaume a su donner satisfaction au mouvement d’opinion en faveur de l’unité tout en imposant à l’intérieur une politique autoritaire. L’équilibre institutionnel est respecté à travers le Conseil fédéral (Bundesrat) très largement inspiré de la Confédération germanique et le principe monarchiste garanti par la présidence héréditaire de la confédération confiée au roi de Prusse. Le compromis confédéral a su également préparer l’unification politique parce que l’État prussien se présentait aux yeux de l’opinion nationaliste comme le parti du mouvement, en l’occurrence comme le mieux à même d’incarner la modernité au service de la cause nationale.

C’est en effet aussi par le bas, à travers le développement des rouages économiques, politiques et culturels de l’État prussien que le nationalisme allemand progresse. L’industrialisation rapide et l’accélération du réseau ferroviaire font de la Prusse le centre économique et intellectuel du monde allemand. Elles constituent un levier de la formation populaire et de la nationalité, de même que les mesures législatives impulsées par l’État (unification des poids et mesures, de la monnaie, le mark, et du droit commercial).

L’œuvre d’unification panallemande se trouve également relayée par toute une série d’associations évangéliques allant des sociétés de bienfaisance aux sociétés de tir, aux chorales et aux cercles de lecture et par les structures étatiques mises en place notamment celles qui touchent à l’éducation : l’enseignement primaire est généralisé dans tout le royaume ; celui de l’enseignement secondaire se popularise et compte proportionnellement deux fois plus d’élèves qu’en France, les universités enfin connaissent un essor certain et constituent un vecteur important de diffusion de la pensée nationaliste. C’est donc dans un cadre étroit mais pragmatique que se développe le sentiment de nation mis au service d’un État fort et amplifié par ce dernier dans un contexte économique et social dynamique.

La guerre est l’expression extérieure de cette « voie particulière » allemande en ce sens où la politique étrangère de l’État prussien procède d’une vision identique de la question nationale à celle donnée sur le plan intérieur. Elle permet d’assurer le triomphe de ce conservatisme « populaire » qui tente de fonder la légitimité monarchique sur le peuple au détriment de la conception autrichienne qui, elle, se fonde sur le maintien des équilibres politiques traditionnels et sur une alliance souple des royaumes telle qu’elle existe dans le cadre du Bund.

Les victoires militaires contre l’Autriche en 1866 et contre la France en 1870 ouvrent la voie au Reich et la confrontation à l’ennemi a indubitablement favorisé la réalisation de l’unification. Pour autant, le processus s’inscrit dans la continuité de la construction nationale et ne remet pas en cause les systèmes politiques antérieurs. Le KaiserReich proclamé en 1871 est un État fédéral comprenant vingt-cinq États. Chacun conserve un gouvernement souverain dans tous les domaines qui ne relèvent pas de la compétence du Reich (droits du citoyen, tarification douanière, circulation, justice, questions militaires, liberté de la presse etc…). Le gouvernement central dépend des États qui lui versent des « contributions matriculaires ». Il dépend également d’eux pour faire appliquer les lois de l’Empire. Les différents souverains sont d’ailleurs les seuls détenteurs de souveraineté de l’Empire à travers le Bundesrat, lequel possède un droit de veto sur toutes les décisions du Reichstag. Ce dernier désigné au suffrage masculin vote le budget et les lois et possède même l’initiative législative. Toutefois, il n’exerce pas de contrôle sur l’exécutif et ne peut voter de motion de défiance à l’encontre du gouvernement central. Le chancelier ne dépend de fait que de l’empereur qui le nomme et le démet.

L’unification ne doit donc pas être seulement vue comme l’expression de l’hégémonie prussienne sur l’ensemble de l’Allemagne. Elle constitue bien un compromis des différentes influences qui ont servi à son élaboration (tendances centralisatrices et fédéralistes, démocratiques et monarchistes) et le Reichstag qui en est la forme expressive adoptée n’est pas conçu comme le lieu où s’exerce la souveraineté nationale mais le lien où doit se former une unanimité nationale contre les particularismes.

Le Reich incarnation de l’idéal national

La continuité entre 1815 et 1871 est évidente, le nouvel État pouvant de surcroît se prévaloir de l’adhésion de la classe politique et de celle des associations populaires.

Le KaiserReich apparaît néanmoins comme un « État national imparfait » car la constitution instaure une Confédération de princes, non un véritable État national.

D’autre part, la solution « Petite Allemagne » laisse à l’écart des populations de culture germanique tout en intégrant des peuples qui ne sont pas de langue allemande comme les Danois, les Polonais et les Français.

Si le cadre dans lequel évolue la conscience nationale se trouve considérablement élargi, celle ci n’en demeure pas moins redevable des règles complexes qui ont présidé à la définition de l’État-nation. De même, la modernité qu’a su parfaitement prendre en charge l'État prussien a plus servi à conforter le modèle national qu’à lui donner de nouvelles bases. Ainsi, la guerre de 1871 qui a servi de catalyseur à l’unification est-elle reconnue symboliquement comme jour de fête nationale (Sedanstag), mais l’événement est moins célébré comme un acte fondateur devant ouvrir une ère nouvelle pour la nation que comme un retour sur le passé par référence à un Saint-Empire idéalisé. Les deux monuments érigés, l’un en 1875 dans le Teutoburger Wald (le monument à Hermann), l’autre en 1885 dans le Niederwald (Germania) témoignent aussi de cette mythification du passé.

L’association de la nation au Reich a certes permis d’ancrer un véritable patriotisme envers l’Empire mais la forme politique dans laquelle l’Allemagne unie s’est incarnée a cependant inhibé la naissance d’une véritable identité nationale allemande. Les difficultés éprouvées à définir les symboles nationaux unitaires en sont un exemple : le KaiserReich ne possédera jamais d’hymne national et ce n’est qu’en 1892 que les couleurs prussiennes s’imposent comme couleurs nationales.

Comme précédemment la Prusse, le Reich en est conduit à intervenir plus fortement pour réduire les faiblesses supposées de la nation allemande. La séquence qui voit les attributions de l’État central se renforcer est souvent associée à la politique impulsée par Bismarck. La personnalité du chancelier et les succès obtenus lui permettront d’incarner un modèle de politique qui s’applique à la nation allemande. Elle se traduit par des politiques agressives d’intégration sur le plan intérieur et une politique d’équilibre à l’extérieur visant à assurer la position de l’Allemagne au centre de l’Europe en la protégeant contre les velléités de revanche de la France.

A l’intérieur, le conservatisme populaire qui a servi à rassembler la nation autour du Reich trouve divers prolongements pour en consolider les assises notamment dans le Kulturkampf (1871-1874). La réduction des particularismes vise en premier lieu l’Eglise catholique et sa prétention à contester la sphère d’intervention de l’État. Elle touche également les minorités vivant aux marges de l’Empire dans des régions annexées par une politique d’assimilation culturelle souvent agressive. En 1876, l’allemand devient seule langue administrative dans les régions orientales et il devient obligatoire à l’école primaire dans le courant des années 1870 et 1880. Les lois de (lois de 1873 en Alsace-Lorraine), adoptées dans le cadre du Kulturkampf, en établissant le contrôle direct de l’État sur l’organisation de l’enseignement primaire et secondaire, facilitent l’application des mesures de germanisation. Plus généralement, sur les marges orientales et occidentales de l’Empire, le Kulturkampf vise à réduire les particularismes nationaux dont l’Eglise catholique est un élément structurant. Les tentatives de renforcement du Reich se poursuivent dans les années 1880 par les initiatives de Bismarck en matière financière qui accroissent l’autonomie de l’État central et dans le domaine de la politique sociale pour attacher les ouvriers à l’Empire, et partant, les intégrer à la nation en construction (mise en place des assurances sociales).

À la fin des années 1880, l’Empire allemand proclamé à Versailles apparaît solidement établi. L’œuvre de Bismarck, à qui est rendu un véritable culte en tant que « père de la nation », s’est nourrie de l’équilibre instable sur lequel repose l’État-nation (entre les tendances fédéralistes et centralisatrices ; entre l’autoritarisme affiché et les éléments démocratiques potentiels) pour asseoir l’idéal national sur le Reich devenu parangon de la nation.

L’Allemagne de Guillaume II et le nouveau nationalisme

Le volontarisme de l’État central a conduit progressivement à ce que s’opère un certain glissement du nationalisme : si celui-ci se définissait au départ par l’appartenance à une communauté culturelle et sociale, il tend au moment du départ de Bismarck, à se confondre avec un nationalisme de l’Empire.

Cette tendance se révèle plus nettement dans l’Allemagne de Guillaume II où le gouvernement du Reich tend à s’autonomiser par rapport à celui de la Prusse ainsi que le Reichstag au détriment du Bundesrat. Cette « nationalisation » de l’Empire n’est pas étrangère aux profondes mutations économiques et sociales que connaît alors la société allemande et à ce qui en constitue le corollaire : la remise en cause des cadres de légitimation traditionnels et la nécessité d’intégrer la question démocratique à l’ère des masses. Le suffrage universel masculin connaît un succès grandissant dans plusieurs États qui l’adoptent (Bade, Wurtemberg, Bavière, Hesse). En Prusse par contre, le maintien du système électoral à trois classes préserve la domination des conservateurs ce qui, du même coup, contribue à faire apparaître le Reichstag (malgré la non responsabilité de l’exécutif) comme le champion de la cause nationale.

La déportation de l’idée nationale sur le Reich revêt une signification aussi nouvelle au regard de l’évolution qui marque le nationalisme sous le règne de Guillaume II. Celui-ci a changé de sens depuis la fondation de l’Empire. Il est désormais associé à la défense du régime en place et prend une dimension plus nettement conservatrice. L’évolution du terme volk (peuple) témoigne de ce déplacement. S’il pouvait encore, jusque dans les années 1880 désigner le peuple opposé aux nobles, il renvoie essentiellement, à partir de la fin du siècle, à un groupe ethnique défini par l’existence d’une langue et d’une culture commune, voire même par l’appartenance à une race commune.

Cette « dépolitisation » au sens libéral du terme de l’idée de nation qui caractérise le nouveau nationalisme n’est pas propre à l’Allemagne mais son impact est sans doute plus prononcé en raison de la place spécifique reconnue à l’État central pour incarner le national et en assurer la promotion.

Le nationalisme « populaire » des mouvements völkisch se développe ainsi non pas séparément mais en symbiose avec le conservatisme « populaire » qui a guidé la politique des Hohenzollern et que relance Guillaume II. L’enjeu démocratique dans son sens moderne pour qualifier la nation est donc pris en compte mais il est avant tout compris comme devant préserver l’unité du volk et de l’État incarnée par l’empereur ( 2 ).

Le « nouveau cours » (weltpolitik) qui marque la politique impériale doit, à cet égard, être regardé non pas tant comme la marque d’une volonté expansionniste mais plutôt, à l’instar de la modernité qu’avait su incarner Bismarck, comme un investissement de la question nationale censé lui redonner l’équilibre qui lui fait défaut. En politique étrangère, l’abandon de l’alliance avec la Russie dès 1890 se comprend dans cette optique car elle est jugée peu intéressante et dangereuse pour l’alliance avec l’Autriche confrontée aux revendications irrédentistes. De même, l’action diplomatique de l’Allemagne à la fin du siècle est surtout marquée par le souci de se mettre à l’abri d’un encerclement (renouvellement de la Triple alliance en 1897 avec l’Autriche-Hongrie et l’Italie).

La politique coloniale est également redevable de la question nationale et des tensions démocratiques qu’elle suscite. Les signes de la grandeur et de la puissance déployés à l’extérieur doivent favoriser le consensus recherché à l’intérieur. L’évolution de la politique menée par la Ligue pangermaniste est significative de ce point de vue. Son idéologie à partir des années 1890 dépasse le seul colonialisme et se structure autour de la nécessaire unité du volk et de l’État. Le but des pangermanistes est alors de rassembler dans un même État « allemand » tous les « Allemands » disséminés en Europe centrale. Pour des raisons différentes, le ralliement des libéraux de gauche à la politique de conquête coloniale témoigne aussi du souci d’établir un nouveau consensus autour de l’idée nationale. Pour l’ensemble de ce courant, en effet, l’impérialisme est pensé comme un élément de modernisation de l’Empire, un moyen de lutter contre l’influence des élites traditionnelles (discours de Max Weber à Fribourg en 1895). De même, du côté de la social démocratie montante s’affirme un « patriotisme social-démocrate » reposant sur l’idée que le centre révolutionnaire s’est déplacé de la France vers l’Allemagne. Le député de Chemnitz, Gustave Noske, expert du parti social-démocrate sur les questions coloniales, est l’un des représentants les plus marquants des « sociaux impérialistes » bien implantés dans les syndicats. Ce courant dominant au sein du mouvement ouvrier se montre favorable à l’expansion coloniale allemande parce qu’elle doit autoriser la conquête de nouveaux marchés et soutenir la croissance de l’industrie. Le patriotisme social-démocrate est censé aussi faciliter pour ses promoteurs l’insertion du parti dans la communauté nationale quand de manière récurrente les autorités centrales se servaient de lui pour désigner l’ennemi de la nation.




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« La représentation du soldat pendant la Grande Guerre »
Dossier du service éducatif et culturel de l’Historial de Péronne

© CRDP - Académie d’Amiens, septembre 2004
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