La représentation
du soldat
pendant la Grande Guerre

L’après-guerre : l’État-nation à l’épreuve du pacifisme
 
 

Quelle place et quel impact accorder à la Grande Guerre sur les représentations de l’État-nation et du patriotisme au cours des deux décennies qui forment l'entre-deux-guerres ?
La réponse est malaisée à défaut d’études exhaustives sur cette question et plus difficile à cerner lorsqu’il s’agit d’histoire culturelle.
On peut néanmoins en dégager quelques traits à partir du mouvement pacifiste, bien étudié, et qui s’impose au cours de cette période comme un phénomène durable et massif dans l’opinion ( 1 ).

L’idéal pacifiste qui s’incarne après-guerre dans l’esprit de Genève et le succès qu’il rencontre peuvent être vus comme une tentative de renouer avec les aspects tolérants et défensifs du patriotisme de la Belle Époque et comme une réhabilitation des principes politiques de la Grande nation fortement malmenés durant le conflit.
De manière paradoxale, pourtant, le credo pacifiste comporte sous bien des aspects des propositions qui s’en écartent et qui tiennent aux conditions qui ont présidé à sa formation. La thématique pacifiste ne se trouve pas en effet précipitée avec l’arrêt des hostilités mais par le conflit lui-même. La défense de sa cause montre, en premier lieu, qu’elle a d’abord servi de justification à la continuation de la guerre et le pacifisme des combattants durant la guerre ne s'opposait pas sur le fond aux buts de guerre définis en son nom. Il faut ajouter que l’idéologie pacifiste qui prend son essor après-guerre, notamment à travers les associations d’anciens combattants, ne se départit pas de l’atmosphère d’Union sacrée du temps de guerre et reprend à son compte bon nombre d’arguments qui ont alimenté la guerre pour la défense de la civilisation. Comme le fait remarquer Antoine Prost, « Le patriotisme moralisateur (des anciens combattants) qui prétend à une mission civilisatrice ne réalise pas qu’il puisse être insupportable aux vaincus » et « fait l’impasse sur le traitement de la guerre victorieuse et ses implications » (Traité de Versailles).
On peut également observer que la « crise » de représentation qui affecte durant le conflit le concept de nation forgé par les républicains trouve de nombreux prolongements dans la société française de l’après-guerre et tout particulièrement dans les orientations prises par le mouvement pacifiste.

Comme le relève A. Prost, l’ambivalence et l’indétermination politique étaient une constante du discours combattant après-guerre, à gauche comme à droite. Il découlait, pour une bonne part, de motivations d’ordre social et moral apparues durant le conflit et jugées prioritaires (la paix, la natalité, la santé …) ainsi que d’une vision pacifiée des rapports sociaux qui conduisait à la condamnation des luttes politiques jugées « stériles ». L’insatisfaction de droite manifestée à l’égard du fonctionnement des institutions parlementaires était également partagée nous dit l’historien du mouvement par les successeurs de la tradition radicale et socialiste. Sur ce sentiment partagé d’une crise du politique, les déséquilibres nés de la Grande Guerre comptaient pour beaucoup dans le ressenti comme dans les appels à la réforme de l’État. Il sera, plus tard, mis à profit au moment de la défaite et de la crise de 1940 par les hommes de Vichy qui assumeront une large composante des représentations sociales nées de la Grande Guerre.

Le poids du deuil dans la société française de l’après-guerre contribuait aussi à faire se détourner les esprits de la part de sacré qui entourait la patrie vers les morts et les préoccupations d’ordre moral et social. L’étude qu’a mené Olivier Loubes sur le monde enseignant et les pratiques enseignantes durant l’entre-deux-guerres est révélatrice, sur ce point, d’une révision des concepts de patrie et de nation à l’école via le pacifisme. Si avant 1914, nous dit-il, la « morale et l’histoire tendaient dans un commun effort vers la Patrie et la République, dans les années 1920, progressivement, la morale de l’histoire c’est la SDN ». Cette remise en cause des représentations classiques de l’État-nation à l’école se fit aussi à l’avantage de représentations sociales qui deviennent dans les années 1930 constitutives des débats sur la nation et la République dans le syndicalisme enseignant à travers le thème de l’École populaire. Elle trouva sa consécration du point de vue des représentations dans les programmes scolaires de 1938 où l’accent, en histoire, était presque exclusivement mis sur l’enseignement de la civilisation matérielle et le peuple fait de travailleurs.


La Grande Guerre apparaît donc comme une étape charnière dans la séquence historique des représentations de la nation inaugurée par la Révolution française. Elle marque l’apogée du sentiment de nation et valide l’énoncé national étatique patiemment mis en place au XIXe siècle en tant que creuset des identités de la nation et de la réflexion politique. La guerre patriotique menée au nom de la civilisation durant cinq ans témoigne, à cet égard, de l’ancrage et de la force du consentement autour de l’idée de nation. En même temps, c’est à l’aune du conflit et des inflexions que ce dernier apporte au concept forgé par les républicains que s’effectuent les ruptures et les profondes remises en cause de l’entre-deux-guerres, tant l’épreuve collective et les sacrifices consentis, immenses, ont marqué les esprits.





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« La représentation du soldat pendant la Grande Guerre »
Dossier du service éducatif et culturel de l’Historial de Péronne

© CRDP - Académie d’Amiens, septembre 2004
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