La représentation
du soldat
pendant la Grande Guerre

L’impact de la Grande Guerre en France
 
 

À l’exemple des autres nations belligérantes, l’entrée en guerre fut marquée en France par la réalisation de l’Union sacrée. Le cadre de l’État-nation s’imposa d’emblée pour penser les enjeux de la guerre. L’unité politique de la nation présentait certes des caractères exceptionnels et les différents partis et courants politiques avaient des conceptions très variables et en partie contradictoires. Cependant, la guerre fut dès son début présentée comme l’accomplissement de l’histoire de France. La plupart des forces politiques présentèrent le conflit comme relevant d’une nécessité historique. Chez les conservateurs, l’unité nationale était considérée comme l’œuvre de la Providence. Chez les républicains, l’accent était mis sur la période inaugurée par la Révolution avec parfois une mise en perspective emphatique de la nation (mise en parallèle historique entre le 4 août 1789 et le 4 août 1914 date de l’entrée en guerre).

D’autre part, si l’Union sacrée pouvait relever à ses débuts de circonstances politiques exceptionnelles, l’enlisement du conflit et les dimensions « totalisantes » que prit rapidement ce dernier ne pouvaient, à terme, que favoriser une lecture conservatrice et non contractuelle du consensus national.

Vu sous cet angle, le prolongement de l’unité de la nation comme fondement de la guerre consacrait le processus d’auto-définition achevé sous la IIIe République par la mise en place d’une tradition nationale englobante. La croisade menée par la nation au nom de la civilisation pouvait, à cet effet, tout aussi bien mobiliser les valeurs héritées de la révolution élevées au rang de tradition que de celles qui s’inscrivaient dans une tradition conservatrice.

Cette ethnicisation de la conscience historique et politique de la nation s’effectuait en parallèle à celle qui affectait la vision de l’ennemi. La diabolisation de l’ennemi participait, elle aussi, à l’affaiblissement des valeurs universelles et de progrès qui s’attachaient par tradition à la patrie des droits de l’homme.

La définition des enjeux de la guerre en des termes radicaux a sans nul doute contribué à «dépolitiser» le concept de nation. Le phénomène ne tient pas uniquement à la place tenue par la propagande et à la force centrifuge qui s'exerce sur le champ politique sous le poids des contraintes et des impératifs militaires.

Pour des raisons différentes, la confrontation avec les dures réalités de la guerre, avec ses aspects totalisants et la mort de masse ne pouvait manquer également d'interroger les postulats sur lesquels s’étaient édifiés les principes de l’État-nation : la patrie comme finalité de l’humanité, la République comme incarnation du progrès humain.

Les différentes études sur le monde combattant montrent que les soldats tendaient de manière croissante à récuser toutes les interprétations de la guerre venues d’en haut. La guerre patriotique restait une notion pertinente mais son contenu s’était passablement appauvri.


Le consentement du soldat à la guerre se nourrissait, dans le cadre d’une expérience inédite de la guerre, de représentations beaucoup plus banales et qui, en même temps, s’imposaient à lui, sous le poids des réalités, comme plus sûres et davantage porteuses de sens que les incantations à la « guerre civilisatrice » : la solidarité avec les camarades, le devoir de protéger sa famille et ses enfants ( 1 )

L’idée d’un devoir social à remplir et à assumer prioritairement se comprend si on se rapporte au vaste champ d’expérimentation sociale que détermine l’inscription du conflit dans la durée. Son déploiement dans l’espace implique également des comportements et des pratiques non réductibles au seul champ de bataille. La guerre est vécue comme un métier, l’expression revient souvent dans la bouche des combattants, et la conscience professionnelle avec laquelle ces derniers s’en sont acquittés constitue sans nul doute la caractéristique la plus appropriée pour définir leur patriotisme et leur consentement.

La question du consentement à la guerre divise les historiens ( 2 ). Elle montre en tout cas l’écart et les différences de perception qui se sont opérés durant le conflit à mesure que celui-ci se prolonge ainsi que de la difficulté à se conformer avec le modèle pré-existant.

Dans le même temps, le concept politique de nation se trouvait affaibli des deux côtés : par l’interprétation conservatrice délivrée d’« en haut » qui réduisait sa vision à l’intérêt national ; par celle qui venait « d’ en bas » qui procédait, elle aussi, d’un processus d’adaptation mais à partir des enjeux et des réalités sociales déterminés par le conflit.

Indirectement et sans devoir les confondre, les deux modes d’interprétation se recoupaient et conduisaient à consacrer l’Union sacrée en tant qu’idéal social et idéologique (dans son sens de conservation sociale).

C’est ainsi que le concept central de civilisation comme prisme identitaire ne fut que très rarement invoqué au cours des deux dernières années de la guerre ainsi que le fait remarquer Michaël Jeismann ( 3 ).

Lorsque Guillaume II abdiqua en 1918, précise ce dernier, il ne fut plus question de « civilisation », mais de « justice », de « châtiment », de « vengeance ». À l’opposé, la reprise de l’activité internationaliste chez les socialistes et son renouveau sous l’impact des événements révolutionnaires en Russie et en Allemagne tend, lui aussi, à démontrer que le patriotisme ne semblait plus disposer d’un concept fondateur susceptible de rassembler les partis et les idéologies de la IIIe République, même s’il est bon de faire remarquer que la victoire ne pouvait, sur ce point, qu’en différer la prise de conscience.






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« La représentation du soldat pendant la Grande Guerre »
Dossier du service éducatif et culturel de l’Historial de Péronne

© CRDP - Académie d’Amiens, septembre 2004
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