La représentation
du soldat
pendant la Grande Guerre

L’Allemand bouc émissaire
 
 

La représentation de l’ennemi nous permet également de découvrir à quel point sa perception chez les contemporains était dominée par la différence de genre. Loin d’établir un droit à la différence, l’altérité est apparue au contraire comme inséparable de la construction identitaire qui s’est ainsi trouvé placée au cœur des représentations du conflit. On peut être surpris de l’importance accordée à l’altérité et à son acceptation anthropologique ( 1 ). Sur ce point, la vision de l’ennemi renvoie pour beaucoup aux stéréotypes identitaires, aux phobies et aux fantasmes de la société française d’avant 1914 qui sont souvent ceux de ses élites mais dont on est en droit de penser que les préjugés étaient largement répandus.

Il paraît intéressant d’étudier les composantes de cette altérité en tant que telles et qui servent de médiation à la définition des patries respectivement opposées.

La guerre a certes servi de cadre et de sujet principal à la confrontation à l’ennemi et à son dénigrement mais celle-ci n’est souvent qu’allusive et n’intervient le plus souvent que de manière à déterminer des faits de nature idéologique ou morale. Ainsi, l’ennemi expliqué n'est-il le plus souvent déréalisé et déshumanisé que pour mieux interpréter les valeurs attachées aux normes sociales et à la morale dominante. Sous ce rapport, les catégories employées pour exclure l’ennemi semblent posséder leurs propres objectifs du point de vue de la communauté nationale. Nationalisé pour mieux s’approprier la nation (ennemi de l’extérieur), l’ennemi est aussi démocratisé pour mieux rappeler et s’approprier les normes sociales (ennemi de l’intérieur).

La notion de bouc émissaire apparaît ici essentielle et il convient de s’attarder sur cette notion centrale pour situer le processus d’exclusion défini et les ressorts culturels et psychologiques sur lesquels il prend appui ( 2 ).

Depuis le Moyen-âge, l’Europe a fondé la notion de bouc émissaire sur la notion de crime rituel visant un groupe, une personne, désignés à la vindicte. La ligne directrice délimitait des espaces binaires (sacré/tabou) :

  • Un espace religieux, l’espace de la civilisation qui sépare l’homme de l’animal, le civilisé du non-civilisé.

  • Un espace qui définit l’exclusion par le marquage physiologique englobant les autres lignes de partage (Il y a dans l’idée médiévale de la sainteté et de la pureté le fait que le marquage physique est le signe même de la présence du pêché ou du diable).

L’exclusion par le marquage physiologique constitue une nouveauté par la naturalisation de l’altérité où on passe du bouc émissaire stigmatisé parce que différent de la tradition, de la morale, de l’ordre politique ou religieux (mais où la possibilité d’être réintégré existait par la conversion ou la dilution), à l’ennemi inassimilable parce que contrevenant à l’ordre naturel des choses (les lépreux, les sorcières pourchassées et brûlées comme telles au XVIIe siècle).

Ainsi, à une vision contractuelle du bouc émissaire (pacte avec le diable) s’ajoutait une vision organiciste (incarnation du diable): il est bouc émissaire parce qu’il est lui même : il est « juif » donc étranger ; il est « lépreux » donc exclu de la communauté.


Les matériaux iconographiques que nous avons rassemblés montrent de quelle manière la société française s’est réappropriée ce fonds ancien, l’a revisité et renouvelé aussi à l’aune des sciences sociales et du discours scientifique mobilisés au XIXe siècle dans le cadre de la construction d’États nationaux, laïcs et profondément renouvelés quant à leur base sociale et juridique.

  • L’ennemi comme individu ou groupe extérieur à l’espace de la civilisation, de la morale judéo-chrétienne (voir notamment la série de cartes postales).

  • L’ennemi exclu par le marquage physiologique et psychologique (voir les représentations animalisant l’ennemi et notamment celles qui renouvellent le genre par importation du regard colonial d’outre mer ; celles qui se fondent sur un naturalisme déviant d’ordre médical de plus en plus utilisé dans la seconde moitié du XIXe siècle pour édicter les normes sociales et juridiques).


L’ennemi n’est donc pas seulement exclu à travers les catégories qui ont servi au XIXe siècle à définir la nation et la nationalité et donc à le ranger en tant qu’élément extérieur aux frontières (étranger). Il est également désigné du point de vue interne à la communauté nationale, de son discours et de ses pratiques qui excluaient à des degrés divers certaines catégories de la population : criminels de droit commun, femmes, coloniaux, marginaux, « populations flottantes ». C’est le langage servant à discriminer ces « minorités » et parias de la société française qui est appliqué à l’Allemand et qui facilite son appropriation. Ce transfert permet par la même occasion de faire de l’ennemi une affaire sociale, l’affaire de chacun, une affaire de tous. On passe ainsi de la notion d’ennemi extérieur à la notion d’ennemi de l’intérieur même s’il est juste de faire observer que le passage demeure plus symbolique que réel.

Mais la translation se révèlera riche de potentialités après-guerre notamment dans les sociétés qui ne se considèrent pas comme pacifiées. Comme le fait remarquer Henriette Asséo, dans une situation de recomposition générale des frontières, d'économies fragilisées, la démocratisation de l’ennemi provoque le fait que cet ennemi se transforme véritablement en ennemi de l’intérieur (ennemi qui cette fois est dénationalisé comme le sont les juifs avec les lois de Nüremberg) ( 3 ).

La Première Guerre mondiale offre donc, par certains traits, une préfiguration de cet ennemi de l’intérieur promis à des développements ultérieurs. Dès le début du conflit, les minorités ennemies furent emprisonnées dans des camps d’internement par les gouvernements et furent évidemment exclues de la nation en guerre. Le discours à l’encontre de l’ennemi de l’intérieur ne relève pas à proprement parler d’une politique cohérente et systématique mais les exemples abondent du glissement qui pouvait s’opérer dans un cadre de tension maximum. Ainsi, nous dit John Horne, la mobilisation américaine pour la guerre en 1917-1918 se caractérisa par la chasse aux « Américains-Allemands » et se transforma en une chasse aux « rouges » ( 4 ). L’auteur cite également en exemple le cas de l’Allemagne en 1916 où le recensement des juifs par l’armée donna lieu à une violente campagne antisémite dans les milieux nationalistes. En France, on peut relever quelques uns des lieux communs désignant l’ennemi de l’intérieur : celui de l’espionnage qui visait aussi des Français, l’opprobre jeté sur les Français des territoires occupés appelés « boches du nord » ou encore celle visant les pacifistes dont on dénonce le caractère apatride. Plus généralement, la stigmatisation de l’ennemi à partir de normes employées à usage interne a probablement servi d’instrument de légitimation, de réactivation et de renforcement des dites normes au moment où les frontières du corps social de la nation connaissent de profonds bouleversements : travail des femmes, mobilisation et déplacements constants des hommes, déplacements des populations civiles des territoires occupés, renouvellement de la main d’œuvre industrielle avec l’apparition des usines de guerre…





_____________________

« La représentation du soldat pendant la Grande Guerre »
Dossier du service éducatif et culturel de l’Historial de Péronne

© CRDP - Académie d’Amiens, septembre 2004
Tous droits réservés. Limitation à l’usage non commercial, privé ou scolaire.