La représentation
du soldat
pendant la Grande Guerre

La spécificité française et son évolution
 
 

En France, la diabolisation de l’ennemi s’est manifestée par une plus grande radicalité du langage et des images en comparaison avec les autres pays belligérants. Cette spécificité française tient, pour une bonne part, au contexte militaire  marqué par l’invasion et l’occupation d’une partie du territoire depuis 1914 ; au souvenir historique de la guerre de 1870 qui avait contribué à cristalliser l’idée de l’Allemagne ennemie héréditaire et à diffuser les stéréotypes sur le voisin d’outre-Rhin. Les travaux de John Horne montrent l’importance de l’invasion dans la structuration des cultures de guerre. Pour la France, l’invasion est vécue comme un viol collectif ( 1 ). Cette métaphore déclinée à l’envie dans la propagande antigermanique résonne sur la construction entamée au XIXe siècle où la nation, la nationalité s’étaient inscrites dans le corps des hommes. Sous ce rapport, deux types de récits vont alimenter l’imaginaire collectif : le viol et les mutilations (ex. le mythe des mains coupées). Ce phénomène de psychose collective n’est pas propre à la France ; on le retrouve dans l’Allemagne vaincue de 1918 avec la légende du « coup de poignard dans le dos » ( 2 ).

L’expérience de guerre, ses peurs et ses traumatismes ont donc grandement déterminé la représentation de l’ennemi et la radicalité du discours qui l’accompagne. Le phénomène s’est manifesté avec une remarquable continuité durant la période concernée et s’est affranchi facilement des normes sociales et morales en vigueur. C’est ainsi que le discours à destination des enfants ne s’est pas démarqué de celui pour adultes. Certaines revues pour enfant allèrent même jusqu’à réclamer la liquidation totale de l’ennemi. Ces appels nous dit S. Audoin-Rouzeau demeurèrent assez rares mais, précise-t-il aussi, « le messianisme humanitaire qui imprégnait si fortement la culture de guerre française à destination des enfants excluait toute réintégration de l’Allemagne » ( 3 ).


La détermination d’un antagonisme met à l’épreuve les définitions de la communauté nationale. L’ennemi sert, de ce point de vue, à remettre de l’ordre dans une société menacée par le chaos. On procède à la nationalisation de l’ennemi pour réactiver et mobiliser les valeurs qui s’attachent à la nation française et au sentiment identitaire. Cette nationalisation de l’ennemi est commune aux supports qu’ils soient privés, semi-officiels ou officiels, souvent invariante (à l’exception peut-être du point de vue biologique). Elle témoigne du phénomène d’acculturation des représentations de l’ennemi qui s’était opéré au cours des décennies précédant la guerre.

Le couple antithétique barbarie/civilisation est un révélateur de ce processus de nationalisation de l’ennemi. Dès le début du conflit, il s’impose comme agent structurant l’antagonisme entre les deux pays et consacre l’autodéfinition de la nation qui en 1870-71 avait fait de l’opposition entre « civilisation » et « barbarie » le principe de l’unité nationale.

La formule bénéficie en 1914 d’une position indubitablement meilleure grâce à la stratégie d’alliance. La guerre est ainsi d’emblée présentée comme une croisade de la « civilisation » contre la « barbarie » par les forces coalisées de l’Entente. Sur le plan intérieur se dégage aussi un large consensus contre la « barbarie » fondée sur l’attribution de caractéristiques indifférenciées à l’ennemi. Elle reçoit dès le départ une connotation ethnique largement partagée sur le champ politique. Seuls les socialistes semblent n’avoir eu que rarement recours à l’accusation de barbarie et l’avoir exclusivement réservée à Guillaume II et à l’armée. Cette distinction entre « dirigeants » et « peuple » se conforme à la tradition patriotique en la matière ; mais en raison de sa place marginale, cette interprétation contribue aussi, d’une certaine façon, à cautionner l’approche ethnique et fondamentaliste dominante en la faisant apparaître comme un élément supplétif et non alternatif à cette dernière.


Les caractères irréductibles donnés à l’antagonisme conduisent à une ethnicisation de la conscience historique et nationale et à rendre par voie de conséquence l’antagonisme immuable.

C’est ainsi que pendant les prénégociations de paix en 1916, on justifie l’impossibilité pour les Alliés d’envisager une paix de compromis par les caractères spécifiques des Allemands.

De même, en 1918, malgré l’assurance de la victoire, une détermination positive de la paix ne semble plus possible : on réclame le « châtiment » de l’Allemagne et l’idée d’une réintégration de celle-ci au sein de la communauté internationale est exclue du discours dominant au regard des sacrifices consentis et subis et pour lesquels on impute à l’Allemagne l’entière responsabilité.

Dans les années d’après-guerre, le terme de « barbare » pour qualifier les Allemands connaît une certaine postérité. Il s’avère néanmoins inapte à mobiliser l’opinion parce qu’il n’est plus l’objet d’un consensus. La victoire et les aspirations pacifistes ont sans nul doute favorisé le processus de déprise avec la culture de guerre, de même que la politique de rapprochement entre les deux pays entamée au milieu des années 1920.

On peut penser que ce processus de déprise s'est amorcé au cours du conflit lui-même sans qu’il soit toutefois possible d’en mesurer l’impact réel. Du côté des socialistes d’abord, où les événements révolutionnaires de 1918-1919 en Allemagne furent l’occasion de renouer avec le discours internationaliste.

Plus largement, le regain des aspirations pacifistes observé à partir de 1916 conduit à interroger la pertinence du modèle de civilisation et de nation et partant du concept de « barbarie » qui lui est adjoint. Si en effet, la haine de l’ennemi est devenue au cours du conflit une composante structurelle dans le consentement à la guerre, les présupposés idéologiques sur lesquels elle se fonde sont loin de recevoir l’assentiment général, notamment celui du monde combattant dans son approche fondamentaliste. La présentation de l’antagonisme comme un phénomène irréductible et immuable pouvait en effet difficilement résister au sentiment partagé des horreurs de la guerre. De même, la notion de responsabilité allemande invoquée pour expliquer les sacrifices puis justifier ceux réclamés au vaincu ne pouvait être totalement satisfaisante au regard des enjeux nouveaux et non prévus que soulevait une guerre prolongée et totale. La violence inouïe des combats et la mort de masse pouvaient à plus d’un titre mieux rendre compte de la barbarie des temps modernes et prendre le pas sur une acception du terme exclusivement réservée à l’ennemi. L’esprit de « victimisation » qui imprègne si fortement les récits et témoignages des anciens-combattants apparaît aussi, sur ce point, comme un bon révélateur du transfert qu’a subi le concept de barbarie.





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« La représentation du soldat pendant la Grande Guerre »
Dossier du service éducatif et culturel de l’Historial de Péronne

© CRDP - Académie d’Amiens, septembre 2004
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