La représentation
du soldat
pendant la Grande Guerre

Les fondements sociaux, politiques et culturels de l'antagonisme
 
 
L’ennemi du corps spirituel de la nation :
la civilisation contre la barbarie

Les approches culturelles et scientifiques furent deux des modes majeurs pour décrire et stigmatiser l’ennemi. Deux types de source ont principalement servi. La première vulgarise et simplifie à l’extrême les débats qui ont opposé les cercles intellectuels allemands et français et qui depuis les années 1890 avaient valeur d’antithèse : à la communauté allemande et à la pensée germanique (la Kultur) régies par des principes « organiques » est opposé du côté français le modèle de la société politique et de la République héritières de la Grande Révolution, de l’humanisme démocratique issu des Lumières, de la civilisation fille de Rome et de la tradition judéo-chrétienne.

Le deuxième mode de traitement développe un point de vue ethnique et biologique. Il reprend à son compte un ensemble de représentations qui se sont forgées lors de l’expansion européenne et la formation des sociétés coloniales. Il doit beaucoup aussi au développement des sciences humaines et des sciences de la vie durant la seconde moitié du XIXe siècle fortement marquées par le « darwinisme social ». L’approche scientiste a sans nul doute contribué à la formation des idéologies racistes et, si l’acception anthropologique du concept en politique n’était revendiquée avant 1914 que par le nationalisme de droite, il semblerait que la guerre ait apporté une vigueur et un terrain d’application élargi à ce type de théorie.

L’ennemi du corps social de la nation :
la société démocratique contre la société d’ordre

Ce thème est celui qui s’inspire le plus de l’occupation du territoire national consécutive à l’invasion d’août 1914. Il met en exergue les exactions réelles ou imaginées subies par les populations vivant dans les territoire occupés. Chaque camp eut, par ailleurs, rapidement le souci de les mettre à jour et de les rendre publiques au moyen d’enquêtes officielles et de comptes-rendus largement diffusés. Le fait important à souligner concerne, ici, l’interprétation qui a été faite de ces violences. Leur vision est souvent unilatérale, séparée du contexte de guerre qui les a produites et traitées à partir de concepts empruntés à la psychologie sociale. Le traitement d’ensemble est amplifié à l’extrême dans le but manifeste de décrédibiliser l’adversaire.

Deux vecteurs sont principalement utilisés pour conduire au déclassement social de l’ennemi :

  • les valeurs spécifiques à la société militaire et à l’imaginaire guerrier où l’ennemi est représenté en anti-héros. La dévalorisation guerrière de l’ennemi est présentée comme le résultat de déviances propres à la formation sociale de l’Allemagne : succombant facilement à l’émotion et à la soumission, l’image du combattant renvoie à celle du sujet vis à vis de son maître, plus largement à celle du peuple dépossédé de son destin car asservi (allusion au rôle joué par le militarisme prussien et la caste aristocratique dans la formation de la société allemande contemporaine regardée sous le prisme de la société d’ordre française d’avant 1789);

  • les valeurs d’ordre moral représentatives des conceptions dominantes de la société civile où l’ennemi est regardé et jugé à travers les catégories de la pensée bourgeoise concernant les marginaux et les « classes dangereuses ». La servilité du soldat ennemi comme produit du despotisme et du militarisme est présenté à son tour comme facteur conduisant à des réactions antisociales, à une mentalité criminogène vis à vis des individus en situation d’infériorité. Cet aspect est mis en évidence dans le rapport exclusif du soldat allemand s’attaquant aux populations civiles qui servent de médiation pour dresser le portrait du criminel de droit commun à partir de critères empruntés à la psychologie sociale et à la morale éducative.

Dans une perspective inverse, le combattant français est présenté en homme libre, en libérateur du sol sacré de la patrie occupée, en défenseur des libertés menacées.

L’ennemi du corps politique de la nation :
la République contre l’autocratie

Le troisième type de représentation s’attache à la nature du régime politique de l’Allemagne, à ses principes autocratiques et militaires dont on rend les visées impérialistes responsables de la guerre. L’image de l’empereur, de la famille impériale, sert souvent de modèle pour en exprimer l’idée. Les stéréotypes allusifs au régime allemand s’inspirent pour beaucoup du processus guerrier qui a conduit à l’unification allemande, au poids de la société militaire et des valeurs aristocratiques dans la mise en place du régime impérial. Ce type de représentation fait implicitement référence aux conditions qui ont conduit à la défaite de 1870, à la perte de l’Alsace-Lorraine et au souvenir douloureux qu’en a fixé la mémoire collective, ainsi qu’à la violation de la neutralité de la Belgique en août 1914.

L’insistance mise sur le caractère oppressif et usurpateur du régime allemand servait par ailleurs d’exutoire pour justifier un droit naturel à la guerre des nations alliées en mettant en valeur les principes constitutifs de la nation politique fondés sur les notions de droit et de justice (voir notamment à ce propos les nombreux documents imputant la notion de responsabilité de la guerre à l’Allemagne à partir des représentations de l’empereur Guillaume II).




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« La représentation du soldat pendant la Grande Guerre »
Dossier du service éducatif et culturel de l’Historial de Péronne

© CRDP - Académie d’Amiens, septembre 2004
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