La représentation
du soldat
pendant la Grande Guerre

Le mythe du soldat-laboureur
 
 

Planches photographiques N° 30  Le poilu, N° 14  Le pinardier, N°16  Nos poilus au repos sont employés aux travaux des champs 



Dans ces trois photographies, Tournassoud reprend à son compte le mythe du soldat-laboureur, thème qu’il développe abondamment dans sa photographie de guerre et qui donna lieu à une exaltation sans précédent durant la Première Guerre mondiale à travers l’image du poilu-paysan faisant corps avec la terre dans sa tranchée ( 1 ). Si le soldat-laboureur n’apparaît pas dans la peinture académique qui inspire beaucoup l’œuvre du photographe, le thème reçoit en revanche un écho important dans les gravures ou la chanson. L’auteur prolonge ces modes populaires dans la photographie qui depuis peu commence à s’affirmer comme un support privilégié de diffusion des représentations collectives auprès du grand public.

Comme pour l’ensemble de sa production, Tournassoud ne nous donne pas à voir la guerre, des guerriers ou l’activité guerrière mais un archétype ; ici le paysan français dont la figure est devenue centrale au XIXe siècle dans l’élaboration de l’idéologie nationale. Le mythe paysan est mis en exergue par les choix esthétiques qui entourent le sujet (cadrage hors du champ de la guerre, exaltation de la nature) et la morphopsychologie des personnages volontairement stéréotypée : les postures lourdes qui soulignent l’ancrage dans le sol national ; les traits de caractère porteurs des valeurs ancestrales attribuées à la paysannerie : le courage, la sûreté, l’expérience. L’ajout d’accessoires (la canne, la pipe, la charrue) matérialise le transfert de ces représentations vers le spectateur par leur symbolique respectable et rassurante.

Seul l’uniforme rappelle la guerre, mais par là aussi, le photographe entend célébrer la paysannerie citoyenne et l’intégration réussie des paysans dans la sphère nationale. L’image du paysan mal dégrossi mais troupier fort à son aise était un poncif utilisé depuis les guerres napoléoniennes. Le mythe sera réitéré après la défaite de 1870 où s’étaient révélées les faiblesses du sentiment de nation dans les campagnes.

Une vision rassurante du patriotisme réactivée par la guerre
Lecture d’image
Le poilu

Le portrait de ce poilu emplit tout le champ de l’image. Cadré en plan américain ce soldat prend la pose. Dans un uniforme impeccable, il arbore l’équipement réglementaire. Son portrait est parachevé par une barbe fournie de laquelle émerge une pipe. Le bras gauche est légèrement fléchi et la main tient fermement l’extrémité du fusil sortant rapidement du champ de l’image dans sa partie inférieure en une direction oblique mais résolument ascendante. Le bras droit replié, la main tient l’une des sangles de cuir du harnachement.

Son regard ne fixe pas l’objectif mais se porte au loin dans une expression enthousiaste voire transcendée. Pas d’expression farouche ou menaçante mais une attitude sereine faisant apparaître un sentiment de force et de fiabilité.

L’arrière-plan n’est pas tout à fait neutre. Aucun élément tangible ou identifiable mais une modulation de valeurs sombres et claires révélant l’idée d’un ciel chargé de menaces où s’intercale ce poilu protecteur et rassurant.

Le pinardier

Isolé et centré dans le champ de l’image, un soldat, le pinardier, photographié en contre-plongée et de ¾ dos tourne le regard vers l’objectif et donc l’observateur de cette image.

L’homme est chargé. Une neige épaisse l’environne et ralentit son ascension vers le sommet de la crête enneigée. Il s’aide d’une canne mais son regard et son attitude instaurent un sentiment de sérénité. La posture soulignée par la jambe gauche, le dos, l’épaule puis le bras droit et la canne, renforce l’idée de stabilité rassurante et tranquille. Sa silhouette contrastée en raison de la présence de la neige est encadrée, en haut de l’image, à gauche et à droite par la présence d’arbres sombres se propageant en hors champ.

Malgré son apparence d’instantané, cette image, à la manière d’un tableau est construite de façon rigoureuse et classique. La contre plongée assure au soldat une présence dominante et rassurante. Ce sentiment est renforcé par les directions obliques et ascendantes qui animent le corps et les gestes du soldat.

Interprétation

Par l’utilisation du mythe, Tournassoud entend révéler l’essence sacrée du sol et de la patrie. C’est dans le sol du territoire que se construit et se défend la patrie plus que dans l’adhésion à des sentiments universels.

L’interprétation «fermée» qu’a l’auteur du nationalisme français montre clairement son penchant pour la vision conservatrice du nationalisme exaltant les valeurs éternelles de la terre et des hommes attachés à elle, mouvement qui trouvera sa consécration sous Vichy (la préface du maréchal Pétain à l’album paru en 1920 est sur ce point révélatrice de la concordance de vue de l’auteur avec le courant nationaliste de droite qu'incarne depuis le début du siècle la figure emblématique de Maurice Barrès).

En réalité, l’agrarisme comme vecteur de l’idéologie nationale et patriotique faisait l’objet d’un consensus car le discours républicain s’était depuis longtemps emparé du thème. La Révolution lui avait donné un élan en plaçant la propriété et la défense de la patrie au cœur de l’édifice social et en rendant l’idée de nation inséparable de celle du travail de la terre. Les vertus patriotiques du cultivateur ont été intégrées de manière continue au cérémonial républicain, du calendrier républicain conçu sous la Révolution par Fabre d’Eglantine consacrant le système agricole pour y ramener la nation à la IIIe République où l’agrarisme est mis à la mode sous le patronage de Jules Méline ( 2 ).

Tout au long du XIXe siècle, la fonction du mythe en politique avait été de faire accepter les mutations profondes que connaissait alors la société française en célébrant un âge d’or largement reconstruit. Il avait permis l’insertion des paysans à la sphère nationale (suffrage universel) et son utilisation comme contre poids aux progrès mal assurés et inquiétants de la modernité et de la démocratie (menaces ouvrières et urbaines).

La réactivation du mythe durant la Première Guerre mondiale doit beaucoup à sa qualité de valeur refuge, rassurante au moment où toutes les énergies de la nation sont mobilisées dans la guerre et qu’une partie du sol national est occupée. Telle apparaît sur ce point la fonction première que donne Tournassoud à ses portraits de poilu. N’oublions pas, non plus, que la France de 1914 est encore dominée par la ruralité et que le gros de l’infanterie est constitué de paysans, proportion qui ira en s’accentuant avec la prolongation du conflit.

Une vision politique du mythe à travers la sacralisation de la patrie

La figure du poilu-paysan comme rempart de la patrie menacée contient aussi un postulat politique dominé par le conservatisme. L’orientation transparaît dans les choix esthétiques de l’auteur visant à sacraliser tout ce qui peut renvoyer à l’authenticité, c’est à dire à la pureté des origines, à un âge d’or vers lequel il faut se tourner mais aussi s’inspirer pour relever les défis de la guerre. C’est ce que montre la prédilection pour les sujets pittoresques ou exotiques et une propension au mysticisme (paysage enneigé, ciel tourmenté, l’attitude patriarcale des sujets, leur profondeur intérieure et leur force de tempérament). Cet esthétisme s’inscrit dans le mouvement massif des néo-traditions de la période précédent la guerre. Il s’oppose à l’artifice et à l’extériorité des valeurs universalistes en recourant au folklore et au patrimoine comme vecteurs d’identification nationale autour d’une communauté de culture. Les valeurs libérales de la nation ne font en effet pas partie des préoccupations du photographe comme le montrent d’autres sujets de prédilection de l’auteur (église, cathédrale, château…). Cette sacralisation vise bien sûr à conjurer le spectre de la guerre, à rechercher et à donner une légitimité à l’ordre national bouleversé par la guerre mais avec une lecture partisane qui poursuit le combat politique engagé entre les deux grands courants du nationalisme français autour de l’idée de nation.




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« La représentation du soldat pendant la Grande Guerre »
Dossier du service éducatif et culturel de l’Historial de Péronne

© CRDP - Académie d’Amiens, septembre 2004
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