La représentation
du soldat
pendant la Grande Guerre

La nation comme communauté d'héritages
 
 

La photographie intitulée Dans les fossés du château du Plessis-du-Roye, est un exemple type des compositions d’histoire qu’affectionne Jean Tournassoud et du recours au folklore et à la patrimonialisation comme vecteurs d’expression et d’identification à la nation définie comme une communauté de culture.


L’image est divisée en deux parties : à droite puis à l’arrière plan se dressent les remparts et les façades du château de Plessis situé à proximité de la zone de front et réquisitionné pour les besoins de l’armée.

Dans la partie gauche et au premier plan, en contrebas des remparts apparaît le terre-plein des fossés occupé par la troupe en cantonnement qui s’est massée devant un abri de fortune servant de local pour la distribution du courrier.

Une vision conservatrice et idéalisée de la France

La lecture symbolique de l’image s’impose d’emblée par la cassure visuelle que provoquent les remparts séparant et cloisonnant les deux espaces. Le contraste est accentué par la taille et la nature des édifices qui se font face et par le traitement événementiel qui leur est associé.

Cette décomposition voulue par le photographe détermine des liens de subordination mais aussi des obligations comme le suggère la présence insolite et symbolique d’une échelle apposée sur le rempart.

La distinction des deux espaces s’opère également du point de vue des contenants avec d’un côté une composante rustique (baraque, bûches fendues et échelle en bois alignées sur un même plan et que prolonge un arbre situé à l’intersection du plan supérieur formé par la terrasse du château) et de l’autre la composante noble de l’ouvrage d’art militaire et de la résidence princière qui le surmonte. La fonction de dépendance d’un espace par rapport à l’autre s’applique ici dans les deux sens du terme : dans son sens matériel qui qualifie l’ordre, la place et la valeur des choses ; dans son sens social et moral établissant des devoirs et des réciprocités. Par cette mise en scène, la patrie en guerre se trouve historiée dans la tradition et la symbolique médiévale du terroir, projection harmonieuse du corps social que la mémoire collective a fixée dans l’image d’Épinal des paysans vivant au pied du château.

Le photographe définit également son propos du point de vue de l’objectif spatio-temporel. Le cadrage effectué à partir d’un axe perpendiculaire au fossé et dans une position excentrée à gauche de cet axe, oriente doublement le regard du spectateur pour lui permettre d’interpréter ce lien de subordination et de réciprocité entre les deux scènes. Par l’omniprésence visuelle du monument qui entoure et se superpose à la scène militaire, le spectateur est invité à regarder l’actualité guerrière comme engendrée par une nécessité historique. Ce poids de l’histoire sur le destin des hommes est également suggéré par les lignes de fuite de la composition : vers la partie centrale du château, par l’angle directionnel que dessinent les soldats disposés en échelon avec la perspective des remparts, dans un sens vertical, par l’angle descendant des toitures des abris du fossé qui accentue l’impression de force exercée par l’édifice dressé à l’arrière plan. Le caractère profane donné à la scène prise isolément permet ainsi de juger du présent de la guerre, des sollicitudes quotidiennes, du caractère perfectible et éphémère de l’existence, de ses attentes surtout. Sur le plan supérieur, la vue en contre plongée et de trois-quart face définit la scène du sacré avec son édifice immémorial, solidement ancré dans le sol et l’histoire du pays. Le monument renvoie aux notions de durabilité et d’authenticité, de perfection et d’éternité. Cette vision est appuyée par l’impression de noblesse et d’atemporalité qui se dégage du monument s’élevant et se détachant dans le ciel à l’arrière plan, abandonné par ses hôtes de droit ainsi que le rappellent quelques meurtrissures de guerre.

La sacralisation de la patrie en guerre

La distinction entre profane et sacré est plus complémentaire qu’absolue dans sa proposition finale comme le suggère la qualité de sanctuaire octroyé à l’espace événementiel qui se trouve sous la protection de l’édifice et délimité par lui.

De nature différente, cette sanctuarisation invite à une lecture globale autour de deux séquences construites sur le même mode interprétatif de la métaphore et de l’allégorie :

une séquence représentant la guerre et que matérialisent symboliquement les fossés et les remparts par assimilation à la guerre de tranchées. Au point le plus élevé, l’édifice où s’incarne l’image protectrice de la France, de la patrie qui souffre faisant corps de son histoire, de ses valeurs ancestrales et de sa culture face à l’envahisseur. Au point de chute, la nation en arme qui s’est portée au devant de l’ennemi et qui résiste dans l’intérêt commun.

A travers le thème de l’Union Sacrée (échange de nouvelles entre le front et l’arrière), l’auteur développe sa conception à la fois conservatrice, populaire et mystique de la foi patriotique. L’espace scénique se particularise par son cérémonial folklorique et rassurant : l’image du soldat-bûcheron à l’ouvrage rappelle la geste symbolique qui s’attache au labeur paysan ; l’humble demeure de laquelle s’échappe la fumée d’un poële à bois évoque sous forme d’allégorie naïve et sentimentale le foyer paysan et par extension l’attachement à la patrie dans sa fonction d’autel domestique et populaire. La vision mystique du patriotisme procède aussi de cette image du foyer où « bat le cœur de la France ». Elle laisse imaginer au spectateur la ferveur des hommes qui sont soustraits à son regard mais dont l’émotion cachée accrédite avec plus de force l’idée de révélation.

En sens inverse, l’autel patriotique détermine une séquence de type eschatologique en objectivant la vérité que sont venus chercher les hommes dans une entité et une vérité supérieure incarnées dans l’image métaphorique d’une France éternelle et reconnaissante.




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« La représentation du soldat pendant la Grande Guerre »
Dossier du service éducatif et culturel de l’Historial de Péronne

© CRDP - Académie d’Amiens, septembre 2004
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