La représentation
du soldat
pendant la Grande Guerre

Biographie de Jean Tournassoud (1866-1951)
 
 

Fils d’une famille modeste d’artisans bourguignons, Jean Tournassoud s’engage en 1887 dans l’armée au terme de son service militaire. Promu au grade de capitaine en 1905, il est affecté au quartier général de la Part-Dieu à Lyon. C’est là qu’il s’initie aux techniques de la photographie au contact de Louis Lumière qui deviendra son ami. Jean Tournassoud sera un des premiers à réaliser des photographies couleur dans ses reportages de guerre en utilisant le procédé Lumière de l’écran coloré mis au point en 1904.

En 1914, Jean Tournassoud est affecté au Corps de ravitaillement. La guerre lui offre rapidement l’opportunité de travailler pour le Service photographique des armées dont il est l’un des membres fondateurs. Ses reportages photographiques couvrent la durée du conflit et concernent les principaux théâtres d’opération du front de l’Ouest où sont engagées les forces françaises. Son activité s’étend également à la mission d’archivage que s’est donné l’État pour les deux modes de communication que sont devenus la photographie et le cinéma. En 1918, Jean Tournassoud termine la guerre au poste de directeur du Service photographique et cinématographique de l’armée attaché au ministère de la défense. On estime à environ 2500 le nombre de photos qu’il a pu réaliser sur le conflit pour le compte de l’État ( 1 ). Si sa production relève avant tout des commandes officielles, certains clichés connaissent une diffusion grand public sous forme de cartes postales ou de reportages photographiques pour le compte de la presse. Sa collaboration avec deux hebdomadaires « Sur le vif » et « Page de gloire » semble résulter d’une démarche plus personnelle mais on devine cependant assez facilement que l’esprit patriotique qui imprègne le regard du photographe officiel devait bénéficier de l’accord tacite des autorités.





Son œuvre de photographe aux armées est récompensée en 1920, année où il prend sa retraite, par la publication d’un album réunissant cent-cinquante planches photographiques prises durant le conflit et extraites de la collection personnelle de l’auteur ( 2 ). Les clichés originaux composant l’ouvrage ont été obtenus sur plaques Lumière et les tirages ont été effectués en phototype double ton. L’intérêt de l’ouvrage tient à deux raisons :

  • son caractère artistique d'une part. Tournassoud a réalisé de nombreux clichés en couleur, procédé innovant qui nécessitait un temps de pause très long et un travail préparatoire minutieux au détriment de l’action. Le tirage des planches de l’album s’est fait en noir et blanc mais n’a en rien altéré les choix esthétiques de son auteur tant par le format retenu que par les contrastes de lumière qu’il permettait et qu’affectionnait le photographe. Surtout les sujets retenus, leur mise en scène ou leur mise en composition témoignent qu’au-delà des contraintes techniques, le parti pris esthétique a été préféré à la valeur d’information du documentaire. La photographie de Tournassoud est une photographie de commande à la manière de la peinture d’histoire qui oeuvrait à l’édification de la gloire nationale au siècle précédent ;

  • l’intérêt tient d'autre part au fait que le « recueil photographique » a été préfacé par le maréchal Pétain dont les propos élogieux invitent à considérer l’œuvre du photographe comme participant de l’histoire officielle du conflit. Le caractère propagandiste et le parti pris idéologique très affirmé de la collection ne montrent, à ce propos, guère d’originalité tant par ses anachronismes que par ses aspects surannés. Tout au moins permettent-ils de rendre compte des représentations de la guerre ancrées au sein de la société militaire et validées par l’institution, plus généralement d’un système de valeur représentatif d’un pan de la société française et qui s’inscrit dans la tradition de la droite nationale.


Les clichés reproduits sur le site proviennent pour l’essentiel de l’album publié en 1920 dont l’Historial de Péronne possède un exemplaire. L’auteur a préféré l’approche thématique à l’ordre chronologique dans le classement des planches numérotées. La sélection du point de vue chronologique apparaît quant à elle disproportionnée : près des deux tiers des cent-cinquante clichés datent des deux dernières années de la guerre. Pour cette raison, il paraît vain d’établir une démarche comparative du corpus d’images et tenter de comprendre si le conflit et ses évolutions ont pu influencer et modifier le regard du photographe. La tâche se révèle également ardue en raison de considérations postérieures au conflit qui semblent avoir influencé la sélection en renforçant la vision finaliste du conflit : le retrait allemand sur la ligne Hindenbourg en 1917 et l’offensive victorieuse des Alliés en 1918 permettent ainsi de célébrer la libération du territoire, de rappeler tout le bien fondé de la victoire obtenue et les droits qu’elle réclame à travers la mise à jour des exactions commises par l’ennemi.

Habitué à photographier la geste militaire et le folklore guerrier, Tournassoud semble toutefois à la fin du conflit se laisser davantage imprégner par la réalité guerrière. Le souci documentaire paraît plus important lors de son passage sur les anciens champs de bataille à partir de 1917 et l’inspiration naturaliste plus probante chez le photographe qui recourt moins systématiquement aux mises en scène romanesques des années précédentes. Mais là encore, Tournassoud s’affirme plus comme l’homme des continuités que des ruptures quand la recherche d’authenticité vise avant tout à dénoncer l’ennemi ou à célébrer le martyre de la France qui souffre.





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« La représentation du soldat pendant la Grande Guerre »
Dossier du service éducatif et culturel de l’Historial de Péronne

© CRDP - Académie d’Amiens, septembre 2004
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