CANOPE academie d'Amiens

Saint-Eugène – 80 – Monument aux morts 1914-1918

 
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Une petite place, un terrain dégagé et laissé libre. L’endroit est donc bien visible au regard du passant, de l’automobiliste. Quelques poteaux cimentés, plantés aux quatre coins et d’un aspect solide, une chaîne passant au sommet de chacun d’entre-eux et qui délimite ainsi un périmètre, un quasi espace sacré. Sur un piédestal qui arrive à mi-hauteur d’homme, quelques inscriptions, puis un fût quadrangulaire, portant une palme et une épée mêlée, signifiant la victoire dans le combat. Enfin au sommet, une médaille sculptée, celle de la Légion d’honneur qui honore un village et la communauté de ses habitants, ceux-ci ayant souffert au cours de ces longues années de 1914 à 1918, celles de la première Guerre mondiale. Ce monument est un monument aux morts, qui se trouve dans le département de l’Aisne, au sud et à proximité de la vallée de la Marne, non loin de la ville de Château-Thierry, sur la commune de Saint-Eugène.

D’une apparence des plus banales, cette construction possède cependant deux caractères qui en font un lieu de mémoire original de la Grande Guerre.

Il est en effet peu de communes en France, villes ou villages, qui ne possèdent son monument aux morts. L’hécatombe est telle, le deuil si profond et douloureux, le besoin de commémorer si puissant que les municipalités font ériger un lieu du souvenir, pour la plupart d’entre elles, dans les années qui suivent la première Guerre Mondiale. 30 000 sont construits de 1918 à 1925 en France, soit quinze inaugurations par jour les trois premières années d’après-guerre. Même les plus modestes de ces communautés d’habitants souhaitent ainsi rendre hommage à « leurs enfants morts pour la Patrie ».

Mais il est peu de ces lieux de mémoire qui soient communs à plusieurs communes, comme c’est le cas ici. Connigis, Monthurel et Saint-Eugène ont en effet fait le choix d’ériger un monument collectif, inauguré le 6 mars 1920 au croisement de la route département D 4 et de la voie vicinale qui mène à Monthurel. Celles-ci sont en effet voisine, distantes de quelques kilomètres dans ce canton de Condé-en-Brie, située de part et d’autres de la vallée creusée par le Surmelin, un affluent de la Marne. Peut-être est-ce parce que le coût d’un tel projet s’avérait élevé pour ces communautés rurales, à l‘heure de la démobilisation et de la reconstruction ? Quelques mois plus tard d’ailleurs, le 31 juillet 1920, l’Etat central édictera une loi de finance qui précise les conditions d’attribution de l’aide de l’Etat pour les communes qui décident de l’érection d’un monument commémoratif, ainsi que les modalités du calcul de cette aide (en fait au prorata du nombre des « morts pour la patrie » nés sur son sol …).

L’intercommunalité avant l’heure.

Enfin, au pied du monument, une inscription attire le regard : « Limite extrême de l’avancée allemande. 16 juillet 1918 ». Et, ainsi s’est exécutée René Pètre, marbrier à Dormans, qui s’est vu commandé la gravure de ces quelques mots. En fait, un curieux raccourci.

Quelques mois plus tôt en effet, au printemps et à l’été 1918, suite à une vaste offensive sur le sol français, sur l’Aisne notamment, les armées allemandes parviennent à percer le front sur le Chemin des Dames, entre le 27 et le 29 mai. Leur progression les amène désormais à 70 kilomètres de la capitale. Certains corps de troupe franchissent même la Marne en amont de la ville de Château-Thierry. De durs combats les opposent aux troupes françaises et américaines, non loin de Saint-Eugène, à Crézancy et Jaulgonne notamment, où les Allemands sont contraints de repasser le fleuve, le 15 juillet suivant.

L’inscription se révèle donc exacte, à l’évocation de ces évènements proches dans le temps et qui ont causé d’amples destructions dans les villages environnants. Mais elle se révèle approximative, lorsque l’on se remémore des faits plus anciens, le commencement du conflit et l’année 1914. Car alors, la retraite générale, mais « en bon ordre » de l’armée française du général Joffre, mène l’ennemi, les 1ère et 2nd Armées des généraux allemands von Kluck et von Bulow, largement plus au sud, respectivement devant La Ferté-sous-Jouarre et Montmirail. Une présence déjà oubliée, à l’origine pourtant de quelques crimes de guerre perpétrés sur les populations locales.

Un monument du souvenir pour ceux qui ont la mémoire courte, en somme.

Marc Nadaux