« [...] Enfin (nous) arrivons à la nuit à l’entrée de Bar-le-Duc, passons le canal. Entrons en ville. Il est déjà tard. Cependant nous sommes accueillis avec bonté par les habitants ; ils nous savent privés de tout et nous offrent du pain, des confitures, du melon, du vin. Ils sont heureux de nous faire plaisir ; nous les remercions de notre mieux ; de gentils enfants vont nous acheter du pain frais et des conserves ; ils sont polis et charmants ; ils courent aussi vite que leurs petites jambes le permettent et nous remettent tout sans rien oublier. Nous sommes conduits à une école superbe, voisine de la Place de la Couronne et de la rue du 14 juillet. Nous sommes installés comme des princes, éclairés au gaz ce qui ne nous est pas arrivé depuis notre départ de Paris [...]. J’avais rassuré de mon mieux les habitants inquiets de nous voir replier sur Bar-le-Duc et leur avais bien fait comprendre que nous n’étions qu’une très petite fraction indépendante du reste de l’armée, et que notre retraite précipitée ne nous avait pas effrayés et n’avait même pas lieu de nous inquiéter ».
« Nous nous reposons bien dans les grandes salles de l’école aménagées pour recevoir des troupes. Nous avons le temps de nous débarbouiller chose malheureusement bien rare et sortons jusqu’à la place où nous formons des faisceaux de nos sacs ; déposons à une voiture réquisitionnée nos instruments et nos gibernes. Nous avons la faculté de quitter les rangs et trottons dans tous les sens chercher provisions sur provisions. J’achète encore du coco et du nougat ; un homme déjà âgé nous offre un verre de café et un verre de rhum que nous buvons volontiers. Je pars acheter deux mouchoirs légers de coton que je me propose de garder comme souvenir de la gentille ville de Bar-le-Duc. Je vais avec un camarade acheter du papier à lettres, et on nous offre à chacun un grand bol de café que naturellement nous acceptons mais non sans remercier chaleureusement les braves personnes qui nous reçoivent ainsi. Nous quittons malheureusement ce matin Bar-le-Duc pour nous rendre de nouveau à Venise où les artilleurs enterrent une quinzaine de chevaux tués la veille, certains déchiquetés affreusement. Nous revenons au poste de secours où nous étions la veille ; nos troupes n’ont pas été déplacées. Le château cependant a été bombardé. Nous restons la journée entière et croyons revenir coucher le soir dans nos baraques. Nous couchons dans le bois sous la pluie, enveloppés tant bien que mal dans une couverture. Je ne dors pas une minute. »