Affiches sur le tourisme du souvenir

1. Ardennes françaises, affiche publicitaire de la compagnie des Chemins de fer de l’Est.

2. 2e pèlerinage aux régions dévastées, Bataille de la Somme, affiche publicitaire de la compagnie du Chemin de fer du Nord .

3. Contre les mercantis des tombes, Pèlerinage aux champs de bataille, Affiche de l’association La ligue des chefs de section.

4. Les batailles de la Somme, 1914-1918, Page de couverture d’un guide Michelin des champs de bataille.

 

Le voyage sur les champs de bataille

Après la fin des combats, le tourisme des champs de bataille connaît un véritable essor. Des voyages sont organisés à l’initiative des associations d’anciens combattants et surtout des professionnels du tourisme qui proposent des circuits mêlant traces de guerre et patrimoine historique local. Le succès que rencontrent ces initiatives auprès du public renvoie au désir de s’approcher de la guerre dont on a longuement entendu parler sans pour autant la toucher de près. Cette fonction de découverte et d’agrément donnée au voyage cohabite, non sans récriminations de la part des associations d’anciens combattants, avec celle de pèlerinage sur les tombes pour marquer le devoir de mémoire envers les morts. La « trivialisation » de la guerre par l’industrie du tourisme n’est en fait pas nouvelle ; le terrain avait été préparé durant la guerre même par une clientèle de privilégiés (peintres, écrivains, journalistes, hommes politiques, etc.) dont les récits et comptes rendus avaient joué un rôle essentiel pour le front et l’arrière. C’est aussi pendant le conflit que paraissent les premiers guides des champs de bataille (le premier guide Michelin paraît en 1917) qui se présentent comme un manuel d’instructions et d’éducation dont on peut se servir à la fois sur place comme à distance.

Paradoxalement, l’initiation au « voyage des pierres » proposée sous les atours de la modernité et de ses dérivés (voyeurisme, recherche d’émotions faciles, mercantilisme) s’accommode fort bien de la fonction mémorielle et de souvenir privilégiée par les familles des victimes et les anciens combattants. La modernité du thème du voyage associée à la guerre se trouve en effet placée au coeur même des représentations combattantes comme le rappelle l’historien Modris Ekstein. Nombreux, nous dit ce dernier, étaient les soldats britanniques et de l’Empire enthousiastes au début du conflit à l’idée de voir du pays et de citer pour exemplaire de cet état d’esprit le slogan des affiches de recrutement en Australie : «  Un tour du monde gratuit en Grande-Bretagne et en Europe : une chance qui ne se représentera jamais ».

La correspondance et les journaux intimes des combattants font également apparaître cette projection de soi donnée à l’expérience de guerre à travers les descriptions minutieuses des itinéraires empruntés et des caractéristiques topographiques des lieux de séjour au front. Ces relevés établis très souvent en vue d’une redécouverte et d’un partage ultérieur font ressortir du même coup la portée initiatique de l’expérience de guerre et la valeur des lieux qui s’y rattachent.

Vers la fin des années 1920, la visite du front occidental deviendra cependant une expérience complètement différente. Au moment où la Reconstruction avance à grands pas et efface les traces les plus visibles des combats passés, ce sont désormais les cimetières aménagés, les monuments du souvenir édifiés après guerre qui prennent le relais pour rappeler la guerre et s’inscrire dans les préoccupations du moment fondées sur le désir de commémorer.

* Michelin, Pickfords et la Grande Guerre : le tourisme sur le front occidental : 1919-1991, Guerre et culture, Armand Colin, 1994.