Maurice Blanchard, Montdidier

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sur les traces de Maurice Blanchard

Le 14 avril 1890, Maurice Blanchard vit le jour dans un paisible faubourg de Montdidier, en Picardie. Gabrielle Bazart, sa mère, habitait chez ses parents. Elle aidait alors aux travaux de la ferme (sise à l’emplacement des actuels numéros 15 et 17, rue Saint-Martin, elle fut détruite en 1918 ; deux maisons jumelles ont été reconstruites à la place), dans le faubourg Saint-Martin. Il ne fut pas reconnu par son père, Désiré Blanchard, qui était au régiment et ne reconnut son rejeton qu’un mois après. L’homme réfléchissant bien des années plus tard aux circonstances de sa naissance et aux humiliations de son enfance, est persuadé que son existence est accidentelle :
« Avril verra naître un enfant mélancolique aux grands yeux étranges. »
Il imaginera sa conception pendant la nuit du 14 juillet 1889, après les boissons fortes et les feux d’artifices. Sans doute, sa mère se mit à détester les jours de fêtes, lorsqu’elle se retrouva sans le soutien de celui qui l’épousa (par formalité) le 14 novembre 1892. L’enfant grandit en partie dans la maison basse en torchis à pignon de pierre des grands-parents maternels :
« Maison natale à la base du verger le plus abrupt. Intersigne. Se hisser du marécage au belvédère par le chemin difficile. »
La plupart des demeures des faubourgs de Montdidier abritaient des gens d’origines modestes. Certains toits étaient encore coiffés de chaume et les ruelles terreuses n’invitaient pas aux promenades pittoresques tant appréciées par les citadins. Le souvenir des grands-parents lui restera avec précision, car ils furent vraisemblablement les seuls à lui témoigner de l’affection.
Les lieux qui marquèrent précisément son enfance se réduisent dans son œuvre à l’évocation des silhouettes des monuments et des particularités locales telles que les champs, les marais ou les carrières de craie.
« Les objets illuminent mes nuits. Un toit de chaume ruisselle de flammes vertes, les étables sont des palais qui dansent sur les eaux et ceux qui vivent ont regagné leur ombre, sous la terre. »
Dans l’imagination de Blanchard, il existe un monde coupé du monde réel, comme une sphère protectrice où le cycle de l’existence n’est jamais interrompu. À l’âge de huit ans environ, cet enfant sauvage aurait composé son premier poème dans une langue imaginaire en descendant la colline du Prieuré. Une image reviendra très souvent dans son œuvre : un enfant dévalant les marches qui mènent au faubourg. L’attachement du poète à son enfance peut aussi trouver certaines résonances dans le premier manifeste du surréalisme. André Breton reconnaissait à l’enfance cette puissance de l’éternité, cette ignorance de l’innocence. Ce fut un héritage qui le distingua des autres :
« Le monde hostile de mon enfance devint ma nourriture coutumière. »
En grandissant, il dut prêter main forte aux travaux domestiques bien qu’il allât également à l’école communale Victor Hugo de la ville haute. C’est en commençant à subir sa condition, isolé de ses camarades par les exigences d’une mère despotique, qu’il se sentira désormais tributaire « d’une saloperie d’enfance ». Il vécut seul avec sa mère qui exploitait un jardin des catiches ( terme qui désigne les hortillons de Montdidier) pour gagner sa vie.
Quand il avait l’occasion d’échapper à ce milieu rude et économe, il allait jouer avec d’autres enfants. Près de la porte Becquerel, en allant vers la ville haute, il s’arrêtait pour explorer les carrières à flanc de colline Ou encore les jours de foire, sur la place de l’hôtel de ville, taquinait-il les animaux. On partait aussi à la foire découvrir les dernières nouveautés du monde civilisé comme le cinéma, le phonographe pendant que l’arracheur de dents sévissait sans anesthésie à côté d’une fanfare. Si ces détails correspondent aujourd’hui à un folklore suranné, des liens non négligeables rattachèrent Maurice à sa ville natale.
« Vue d’une certaine façon, l’enfance d’un homme né en 1890 aurait été privilégiée. Entre sept et dix ans il assista au grand développement spectaculaire de la machine, à une crise de croissance avec vertèbres. Grand-père remplaça son vélocipède par une bicyclette à chaîne. La moissonneuse-lieuse Mac Cormick nageait sur les champs de blé… »

De 1902 à 1905, Maurice Blanchard entra en apprentissage de serrurerie chez le maréchal-ferrant Engrand (place d’Exeter). Maurice y exerça sa patience, mais il eut très tôt besoin d’autre chose dans un monde sans perspective d’avenir brillant. Il lui suffit de regarder une fois par hasard par la porte de l’atelier pour apercevoir la première voiture qui grimpe la côte (rue Parmentier) menant dans le centre ville, en crachant une fumée noire. En effet, il découvrait là une énigme, son premier dragon. La technique !
En 1906, Blanchard abandonna sa petite ville pour se rapprocher de la capitale.
En 1937, Blanchard vend la maison du 15, rue Saint-Martin dont il a hérité de sa mère décédée.


Depuis août 1952, le couple Blanchard prenait régulièrement des vacances à Montdidier à l’hôtel de Dijon. Maurice essayait de renouer avec son passé, de retrouver une douceur de vivre inassouvie dans l’amour porté aux paysages de ses ancêtres. Il racontera cette expérience à André Pieyre de Mandiargues :
« Nous étions dans un hôtel très tranquille, je dormais 16 heures par jour, et le soir nous montions sur la colline voir “le soleil se coucher sur l’Adriatique” tellement le soleil était rouge, à l’ouest. C’est une petite ville qui expire doucement, les jardins sont devenus des marécages. »
Les années suivantes, il y retourna, prenant le temps de retrouver des amis de la famille et des cousins éloignés. Il se promena dans cette petite ville en se remémorant les grands bouleversements qu’elle avait traversés tout comme une part de lui-même. Les mystères de l’enfance étaient à jamais ensevelis sous les décombres de 14-18. La reconstruction de la ville, à laquelle son père participa en tant que maire, est achevée depuis longtemps et une autre guerre est passée pour y faire d’autres ravages et laisser au milieu des champs, non loin du faubourg Saint-Martin, les pistes désertes d’un aérodrome de la Luftwaffe. Maurice considérait avec affection ce « pays des désirs sans espoir », profondément marqué par ce demi-siècle d’histoire. La matière de ses poèmes se densifie toujours dans la même veine et les phrases se répètent :
« Le poète n’est rien ce qu’il cherche est tout… Une vérité déchirait sa proie… »
Ces litanies devaient le bercer au cours de ses promenades quotidiennes ou de ses lectures ou en écoutant ses disques préférés. Mais que lui restait-il ? Ses enfants sont mariés et il était parfois seul avec sa femme.
En 1958, le couple emménage dans une petite maison du faubourg Saint-Martin, au 22, rue Fernel. Blanchard n’a plus que deux ans à vivre. Certains habitants du quartier se souviennent encore de ce couple de retraités qui menait une vie à part et dont le mari parfois écoutait de la grande musique qui filtrait jusque dans la rue. Le poète était plutôt fuyant à l’égard de ses voisins qui le considéraient comme un monsieur cultivé de la ville mais prenaient son recul pour de la sauvagerie. Il vivait en autarcie et lorsqu’il revenait au monde qui l’entoure, il ne voyait à ses côtés que son autre double. Son dernier poème, écrit en 1960, n’en dit peut-être pas assez ?
« Dans la chambre avec mes souvenirs douloureux, mourir sous un brillant soleil d’hiver, mourir sur l’épaule de ma compagne dont les yeux humides et brillants se ferment lentement avec une très grande douceur sur les rêves inachevés et enfouis pour toujours. »
Blanchard retourne à la colline de son enfance, au lieu de la dévaler, il la remonte péniblement avec une démarche de vieillard malade, usé par l’angoisse du siècle. En février, il gèle encore et il arrive que l’on glisse sur le sol par hasard. L’homme de 70 ans n’eut pas la force de se retenir et se laissa aller. Son corps s’écrasa lourdement et sa tête cogna une terre dure et froide. Il survivra encore à sa blessure jusqu’au 19 mars 1960, à l’hôpital de Montdidier, puis il meurt comme mil est né.
Sa famille le pleure. La presse locale (Le Courrier Picard, le Journal du Santerre) lui rend hommage comme il convient. Comme il convient, on parle de son métier et de ses faits d’armes, beaucoup moins de ses goûts littéraires. Le Courrier Picard de mars 1960 fait la remarque que peu de personnes ont suivi le cortège funèbre. On regrette amèrement sa perte. Anatole Dufour, journaliste correspondant, écrit sur un ton de circonstance : « et pourtant, si quelqu’un méritait, suivant la parole du poète, qu’à son cercueil la foule vienne et prie, c’était bien le disparu d’aujourd’hui. Il fut enterré au cimetière municipal.
Vincent Guillier, auteur d'une biographie consacrée à Maurice Blanchard en 2001, L'homme et ses miroirs.

Document publié avec l'aimable autorisation de son auteur et du Cercle Maurice Blanchard.



 

 



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