La représentation
du soldat
pendant la Grande Guerre

L’idée de nation : la Kultur contre la Civilisation
 
 

L’imaginaire de la nation comme la définition du sentiment identitaire doit beaucoup en Allemagne à l’influence qu'y exerça l’intelligentsia. Celle-ci joua en effet un rôle précurseur dans un monde germanique sans unité politique ni assise territoriale au XVIIe siècle. C’est au contact de la Révolution française et des guerres napoléoniennes, dans un mouvement d’attraction/répulsion qu’émerge une vision politique de la nation qui, peu à peu, se transformera en conception rivale du modèle français.

La Révolution accélère la prise de conscience de l’existence d’une nation allemande. La plupart des intellectuels s’enthousiasment devant la Déclaration des droits de l’Homme (Hegel, Hölderlin, Kant, Schelling …) mais les réticences de la population, l’occupation française (1803-1812), les guerres de libération 1813-1814) marquent la fin du soutien aux idées révolutionnaires.

En opposition à l’individualisme libéral et à la conception que ce dernier donne de l’État-nation (le contrat librement consenti comme base constitutive de la nation politique), le projet politique des romantiques développe une conception conservatrice du monde par la mise en exergue des liens indissociables qui attachent les hommes les uns aux autres et à la collectivité dont la version est idéalisée dans la chevalerie du Moyen-Âge. C’est donc dans le roi au sommet de la pyramide qui tient son pouvoir de Dieu que s’incarnent l’État et la nation.

Le rejet de l’esprit libéral et du rationalisme des Lumières s’appuie également sur le conservatisme religieux. Le mouvement catholique dans lequel nombre de romantiques se sont convertis stigmatise la société libérale et capitaliste accusée de faire se dissoudre les liens individuels au profit de relations d’intérêts mécaniques. On trouve une même opposition au sein du mouvement protestant, à l’exemple du piétisme.


La démarcation avec le modèle français de l’État nation débouche sur une définition spécifiquement allemande de la nation conçue à partir de critères ethnologiques et culturels. Pour les intellectuels romantiques les considérations d’ordre artistique jouent un rôle essentiel pour définir l’antagonisme. On revendique « la culture» contre « la civilisation » en mettant en avant l’authenticité expressive, la créativité, la profondeur et la force spirituelle des oeuvres allemandes. Le fait d’être « civilisé » était regardé comme une « culture extérieure » faite d’apparences plutôt que d’expressions, d’attitudes plutôt que de réalisations.

Alors que dans la France révolutionnaire l’ennemi n’est pas national mais sert à désigner une élite politique et sociale (la noblesse, l’Église), en Allemagne, par contre, la définition de la nation par la « culture » favorise une lecture nationale de l’antagonisme.

Ainsi, la langue allemande, considérée comme point commun fondamental pour définir l’identité de la nation, devient-elle un axiome permettant de qualifier moralement ou non un peuple. En l’occurrence, on souligne dans la langue allemande sa supériorité, sa « vérité » supérieure par rapport à la langue française. Mieux encore, en elle était vue la probité des « mœurs » des Allemands que l’on distingue de façon explicite des « manières corrompues » des Français.

Les stéréotypes auxquels recourt l’intelligentsia patriote ne sont pas nouveaux, mais le changement d’échelle qui l’oblige à se définir au regard du principe français de la souveraineté de la nation donne à ce fonds ancien de l’altérité (la religion, la langue, les coutumes) une portée englobante et non particulière ou circonstanciée.


Cette lecture en négatif de l’identité que révèle le conflit avec la France est cependant incomplète. Selon Michaël Jeismann, il faut ajouter dans son énoncé l’approche dynamique et volontariste que donne le mouvement patriote à la définition de la nation : le «vouloir être Allemand» ( 1 ). En effet, selon cet auteur, les propagandistes de l’idée nationale ne voyaient pas la base de la nation allemande dans l’histoire, mais dans les liens culturels au sens le plus large. Chez ces derniers était ancrée la conviction que la « culture » n’était soumise à aucun changement historique et à aucun intérêt particulier mais qu’au contraire elle était l’expression d’une « essence » durable des Allemands. Pour cette raison, elle pouvait être considérée comme le point véritable de toute histoire.

Le projet national porté par l’intelligentsia bourgeoise contre la tradition classique ne résultait donc pas seulement d’un schéma d’intégration politique censé protéger la nation des forces de dissolution extérieures mais aussi de la volonté d’obtenir une reconnaissance universelle de la « culture » s’alimentant au genre allemand et à ses valeurs.


La ligne de partage établie par le projet national doit cependant être nuancée. Le référent communautaire allemand ne s'est pas moins maintenu dans l’horizon de l’individualisme contemporain.

En France, Angleterre, Allemagne, chaque « principe national » a d’ailleurs su, chacun à sa manière, compenser la perte de communauté morale qui marque généralement les sociétés modernes. De même qu’en France, le « principe français » de la communauté politique a pu compenser la perte de la communauté sociale, en Allemagne le principe d’une communauté de culture, d’une Kulturnation n’obtempère pas l’individualisme de s’exprimer dans l’investissement de la culture, en référence à l’idée de formation (Bildung), notamment associée à la réalisation de soi, de l’individu. Un même constat peut être fait pour l’Angleterre qui incarne la modernité et les valeurs libérales et qui n’en a pas moins recherché un stabilisateur par le maintien atypique, presque folklorique des symboles de sa tradition.

L’avènement de la Kulturnation

La crise du Rhin de 1840 et surtout la guerre de 1870 constituent deux moments clefs dans l’histoire de l’énoncé national allemand ( 2 ). En réactivant les images de soi et de l’ennemi transmises du passé, l’antagonisme s’impose à la fois comme une force motrice pour les efforts nationaux d’unification et comme une composante du sentiment national.

La constitution de la France en ennemi permet de déterminer la formation d’un consensus national autour d’une identité propre aux Allemands et d’une supériorité morale du peuple allemand dans la continuité de la définition qu’en avait donné le premier mouvement national.

Le processus de moralisation du fait national autour du couple antithétique germanité/romanité, nous dit Michaël Jeismann « touche tous les courants politiques ». Cette conception partagée de l’ennemi et donc de l’identité nationale devait se maintenir jusqu’à la Première Guerre mondiale ajoute-t-il, car en dépit de leurs divergences, les formations politiques ne jugeaient pas incompatible leur projet politique avec l’existence d’un discours commun sur l’ennemi.

La victoire contre la France en 1870 vient renforcer en la circonstance le bien fondé de la valeur morale attribuée à la nation allemande. La victoire de Sedan est interprétée comme le triomphe de l’ordre moral allemand et la religiosité qui imprègne si fortement le premier nationalisme allemand se trouve réactivée pour légitimer les termes de l’antagonisme entre les deux nations : les succès militaires sont vus comme une preuve providentielle de la supériorité des moeurs allemandes, tout comme la défaite française comme une preuve de son « impiété ».

Cette polarité du jugement s’accentue après le 4 septembre 1870 et le refus de la capitulation par la France républicaine qu’on analyse du côté allemand comme le refus de se convertir à la morale chrétienne. On assiste alors à une « nationalisation » du sentiment d’hostilité envers la France et le durcissement qui marque la gestion finale du conflit par l’Allemagne est certes dicté par des nécessités militaires mais il prend aussi en considération ces exigences nouvelles d’ordre moral et historique apparues durant le conflit.

Ainsi, la question des dommages de guerre est-elle aussi envisagée d’un point de vue moral, dans un but pédagogique nous dit Michaël Jeismann qui devait amener la France à tuer ses « instincts débridés ».

L’argument doit servir également pour justifier l’annexion de l’Alsace-Lorraine en faisant des valeurs purement allemandes (la piété, l’éthique, la moralité) un cadre conceptuel supérieur au juridisme politique invoqué du côté français pour faire valoir le droit des Alsaciens à choisir leur nation.

Cette conception morale et métaphysique de l’idée nationale a aussi pour but de faire admettre le caractère universel de la culture allemande dans le mouvement de la civilisation.

Tout comme les Français, les Allemands revendiquent pour eux la «civilisation européenne». Sur ce plan là, les deux conceptions se rejoignent en raison de la place accordée à la nation comme moteur de l’histoire. Mais elles différent dans leurs présupposés : la conception française tire des valeurs générales attribuées à la civilisation la conscience de sa propre valeur en tant que nation alors que dans la conception allemande, ce sont les caractéristiques exclusives reconnues à la nation qui permettent à celle-ci de participer au mouvement de la civilisation européenne.

Le néonationalisme et le durcissement du regard sur l’ennemi

A partir des années 1880, les mutations conservatrices concernant l’idéologie nationaliste conduisent à polariser de nouveau les identités nationales à partir de schèmes établis antérieurement.

Le phénomène n’est pas spécifique à l’Allemagne. En France, en Italie, au Royaune-Uni, on observe un même processus de droitisation du nationalisme même si sa signification varie d’un pays à l’autre. Le ralliement des forces conservatrices historiquement hostiles à la nation moderne témoigne d’une certaine manière du processus d’intégration et d’acculturation du fait national et de ses enjeux beaucoup plus perçus à travers ses composantes ethnoculturelles que politiques.

En Allemagne, le débat culturel est porté par les néoromantiques qui établissent une séparation assez nette entre une vision spirituelle de la Kultur et une vision matérialiste de la civilisation.

La Kultur est assimilée à des valeurs éthiques, esthétiques et politiques, à un style de vie personnel, à un univers spirituel « intérieur », « naturel », « organique » typiquement allemand. La Zivilisation est, quant à elle, assimilée au progrès matériel, technico-commercial, « extérieur », « mécanique », artificiel » d’origine anglo-française.

Ce durcissement peut être compris par des préoccupations socio-culturelles. L’ère industrielle et les profondes transformations sociales qu’elle entraîne ont réduit la position de l’intelligentsia universitaire au profit des entrepreneurs. Cette nouvelle version du romantisme de type anticapitaliste est en effet surtout le fait des universitaires. Elle est bien représentée dans la pensée sociologique allemande dont le principal centre au début du XIXe siècle est Heildelberg autour de Max Weber (F. Tonnies, Sombart, G. Simmel, E. Block) et surtout chez les écrivains (Storm, P. Ernst, T. Mann).

Ferdinand Tonnies, le fondateur de la sociologie allemande et qui devait inspirer toute la sociologie allemande jusque dans les années 1930 intègre la problématique des sciences sociales en plein essor au couple culturel antithétique défini par les romantiques. Dans son œuvre majeure Gemeinschaft et Gesellschaft (1887), Tonnies oppose deux univers socio-économiques, la « communauté » (Gemeinschaft) et la « société » (Gesellschaft) auxquels il substitue à la base objective (économique) de la structure sociale un principe subjectif : la volonté « essentielle » dans la germanité et « arbitraire » dans la société.

Selon l’auteur, l’univers romantique (la famille, le village, la petite ville traditionnelle) est réglé par des coutumes, des mœurs et des rites ; le travail est motivé par le plaisir et l’amour des producteurs (agriculture, artisanat) et la notion d’entraide. Le tout est couronné par le règne de la Kultur (la religion, l’art, la morale, la philosophie).

Le monde sociétaire par contre (la grande ville, l’État national) est mû par le calcul, la spéculation, le profit ; la vie sociale est déchirée par l’égoïsme et la guerre de tous contre tous dans le cadre du développement constant et irréversible de la Zivilisation (progrès technico-industriel).

Comme chez tous les romantiques, la contradiction entre d’un côté les valeurs concrètes et qualitatives de la communauté comprise comme un organisme vivant et de l’autre le processus de quantification marchande compris comme un agrégat mécanique et artificiel se trouve au cœur de toute la réflexion sociale.

La réaction à la modernité chez les écrivains néoromantiques s’exprime en des termes équivalents. La poésie de Storm vante le savoir-faire de l’artisan et s’appuie sur une conception de l’art qui se relie profondément et authentiquement à celle du Moyen-Âge, cet âge d’or des romantiques. Dans les Considérations d’un apolitique paru à la veille de la guerre, Thomas Mann délivre une même vision manichéenne de l’opposition entre Culture et Civilisation. Pour l’écrivain, « la différence entre l’esprit et la politique englobe celle de la culture et de la civilisation, de l’âme et de la société, de la liberté et du droit de vote, de l’art et de la littérature et l’esprit germanique précise-t-il, c’est la culture, l’âme, la liberté, l’art et non la Civilisation, la société, le droit de vote, la littérature ».

Comme chez beaucoup d’auteurs allemands avant et pendant la Première Guerre mondiale, l’anticapitalisme romantico-culturel de Thomas Mann fusionne avec le nationalisme pour justifier la guerre, par la contradiction entre la Kultur allemande et la Zivilisation anglo-française.

Le culturalisme des néoromantiques s’appuie aussi sur le climat de religiosité et de mysticisme du tournant du siècle fait de ressentiment contre la modernité et marqué par l’obsession de la décadence.

La radicalisation de l’idéologie nationaliste allemande à la fin du siècle se manifeste également dans le développement des mouvements völkisch et l’importance que ces derniers accordent aux thèses biologiques et expansionnistes ( 3 ). Comme chez les néoromantiques, l’idéologie composite de ce nationalisme radical se fonde sur une vision opposée à l’énoncé national-étatique français en faisant reposer la question de l’unité allemande sur une vision ethnicisée du peuple.




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« La représentation du soldat pendant la Grande Guerre »
Dossier du service éducatif et culturel de l’Historial de Péronne

© CRDP - Académie d’Amiens, septembre 2004
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