CANOPE academie d'Amiens

Dompierre – 80 – Sucrerie centrale du Santerre

 
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dompierre068 Dompierre-en-Santerre - Fabrique068 Dompierre-en-Santerre - Sucrerie 1918068 Dompierre-en-Santerre - Sucrerie

C’est en 1879 que la sucrerie Normand est mise en activité à Dompierre-Becquincourt. Dix ans plus tard, la statistique en dénombrera 166 en Picardie. A une dizaine de kilomètres au sud-ouest de Péronne, à l’est du département, ce village est en effet situé au cœur de la plaine agricole du Santerre. Là, précocement s’est formé un ample paysage d’openfield, trace visible de la mécanisation des techniques agraires. Ayant colonisé ces plateaux crayeux, celui-ci tranche d’avec la haute vallée de la Somme, plus au nord, et ses méandres d’étangs et de marécages qui doublent le cours du fleuve. Céréales, pommes de terre et autres betteraves sont depuis longtemps – au moins la monarchie de Juillet – intégrées aux assolements de ces riches terres à labours. Et c’est pourquoi, à quelques longueurs du village de Dompierre, s’installe une sucrerie qui prolonge d’autant l’agglomération, au bord de l’actuelle route départementale D71.

 

Celle-ci souffrira grandement des combats qui se sont déroulés sur le sol picard au cours de la première Guerre mondiale. Sur la Somme, la ligne de front s’est fixée à l’est d’Amiens, au cours de l’hiver 1914-1915. Le 1er juillet 1916, d’intenses bombardements d’artillerie précèdent l’offensive française du 1er Corps d’Armée colonial en direction du village de Dompierre. L’objectif fixé par l’état-major est de réduire les défenses élevées par l’ennemi devant le village, à savoir trois lignes de tranchées reliées entre elles et fortifiées d’abris bétonnés pour mitrailleuses. Celui-ci, tout comme la sucrerie Normand elle-même placée à l’intérieur des lignes françaises, sont entièrement détruits.

 

Charles Barberon, un instituteur d’Orveau, dans le Loiret, devenu soldat comme ceux de sa génération, en donne une description saisissante. Ce dernier, mobilisé en août 1914 et affecté au 131ème régiment d’infanterie, parcourt le champ de bataille quelques jours plus tard :

« Comme nous tirons très peu, nous pouvons visiter tous les alentours. Entre la ligne française et la ligne allemande de véritables champs de chardons avaient poussé en paix car le secteur était calme. L’ouragan de mitraille de ces jours derniers en a fauché des milliers et des milliers.

La tranchée allemande a été démolie. Les abris sont effondrés en bien des points.

Derrière la tranchée allemande se trouve le village de Dompierre. Jamais je n’avais vu avant ce jour une désolation pareille. Pas une maison du village n’est intacte. En examinant avec attention, je n’aperçois qu’une seule cheminée. Presque tous les toits sont effondrés. Un grand nombre de murs sont démolis.

Dans les endroits qui ont été particulièrement bombardés, il ne reste que des morceaux de briques. En certains points les trous d’obus sont si énormes, si serrés qu’on ne peut reconnaître ce qui existait là auparavant. Les habitants qui avaient une maison en ce coin ne pourront pas retrouver l’emplacement.

Quelques arbres sont encore debout, mais la plupart des branches ont été hachées par les éclats et presque toutes les feuilles ont été grillées par les gaz des obus.

Je traverse un jardin où je reconnais des poiriers, des groseilliers. Dans les ruines de la maison voisine, au milieu des briques et des plâtras, j’aperçois quelques objets tordus, méconnaissables : voici un lit de fer et ceci était sans doute une voiture d’enfant.

Tous les instruments de culture sont rangés sur la place. Ils ne sont pas détruits, mais tous les socs, toutes les dents sont tournées vers les anciennes tranchées : on a voulu en faire une barricade ».

 

http://crdp.ac-amiens.fr/historial/soldat/pres_pres_presentation.html

 

La sucrerie Normand, désormais en ruines – comme 30 des 34 sucreries que comptait le département de la Somme en 1914 -, ne sera reconstruite qu’en 1922, grâce à des fonds provenant des Dommages de guerre. L’est de la Somme en effet est alors placé sous la tutelle du Ministère des Régions Libérées. Pour la reconstruction de ces régions dévastées au cours du conflit, celui-ci utilise notamment une voie ferrée de type Decauville installée là par l’armée française en 1916 afin d’alimenter le front en matériel au cours notamment de la bataille de la Somme. Celle-ci est ensuite utilisée par la sucrerie, jusqu’en 1974. La ligne relie notamment le village de Dompierre à la carrière voisine du bois de Nanteuil, l’usine s’y alimentant en pierre à chaux.

Devant la Sucrerie Centrale du Santerre, une vingtaine de pavillons, avec jardins attenants, pour un total d’une cinquantaine de logements, sont ensuite construits dans les années de l’entre-deux-guerres. Cette cité abrite ainsi les employés de l’usine voisine, permanents ou saisonniers, celle-ci ne fonctionnant à plein régime que trois mois durant dans l’année. D’autres constructions de plus amples dimensions abritent les familles des cadres de l’entreprise. Au commencement des années 1980, 4.500 tonnes de betteraves environs étaient écrasées chaque saison à la sucrerie de Dompierre par plus de 200 salariés. Celle-ci fermera définitivement ses portes en 1988.

 

Marc Nadaux